En 2025, l’Institut national d’histoire de l’art a accueilli la troisième et dernière partie de la donation consacrée à l’œuvre imprimé de Takesada Matsutani, constituée grâce à la générosité de l’artiste et de son épouse Kate Van Houten. Prolongeant de manière complémentaire les entrées précédentes, ce nouvel ensemble vient parachever un engagement mené depuis six ans, initié par une première donation en 2020 puis poursuivi avec une seconde en 2024.

Grâce à ces enrichissements successifs, l’INHA rassemble désormais plus de 250 estampes, portfolios et livres d’artiste de Matsutani, soit près de la moitié d’une production imprimée estimée à environ 450 pièces. Par son ampleur comme par sa cohérence, ce fonds représente aujourd’hui le corpus le plus important de l’œuvre gravé et imprimé de l’artiste dans les collections publiques françaises. Il permet ainsi d’en assurer la conservation, l’étude et la valorisation, tout en mettant en lumière l’importance de cette pratique au sein d’un parcours artistique profondément riche et pluridisciplinaire.

L’estampe comme espace d’expérimentation

Né en 1937 à Osaka, membre du groupe Gutai, Takesada Matsutani s’installe en France au milieu des années 1960. À Paris, il rejoint l’Atelier 17 de Stanley William Hayter, lieu décisif pour le renouvellement de l’estampe dans la seconde moitié du XXe siècle où la gravure s’appréhende comme un terrain de recherche à part entière, mêlant transmission d’un savoir-faire et exploration de nouveaux potentiels créatifs. C’est dans ce contexte effervescent que Matsutani s’initie à la taille-douce, principalement au burin, mais aussi à l’eau-forte et à l’aquatinte, tout en expérimentant les procédés d’impression simultanée de couleurs, diffusés au sein de l’atelier. Son répertoire esthétique, initialement éprouvé en volume, se déploie alors sur le papier, trouvant dans la planéité de l’estampe un nouveau champ d’expression.

D’une insatiable curiosité, Matsutani se tourne ensuite vers la sérigraphie, qu’il développe dans le sillage de son épouse, l’artiste Kate Van Houten, ayant ouvert son propre atelier dédié à cette technique. Après l’expérience de la ligne, des effets de matière et des jeux de perspective, vient celle de l’aplat coloré, des formes franches et des compositions plus minimales. L’artiste découvre aussi la photosérigraphie et s’y spécialise progressivement, introduisant alors un rapport nouveau à l’image préexistante, souvent issue de ses propres travaux (peintures, sculptures ou installations). Revenu par la suite au travail sur toile et en volume, avec ses outils de prédilection tels que la colle vinylique et le crayon graphite, largement utilisé dans sa pratique régulière du dessin, Matsutani conserve jusqu’à aujourd’hui un lien avec l’estampe. Il le cultive à travers des projets ponctuels menés en collaboration avec des éditeurs et des imprimeurs dans le cadre de portfolios et d’ouvrages illustrés.

Répétition, variation, propagation : un regard sur l’œuvre imprimé de Matsutani

Ouvrant à des approches aussi bien chronologiques que techniques ou thématiques, le fonds réuni à l’INHA offre des perspectives plurielles sur l’œuvre gravé et imprimé de Matsutani. Il propose une vision panoramique de ses différentes périodes, depuis les premières expérimentations menées à l’Atelier 17 jusqu’aux réalisations les plus récentes. Cette amplitude met en évidence les persistances formelles qui traversent son travail, notamment le goût pour les formes sensuelles et organiques, l’attention portée aux mouvements de la matière ainsi qu’aux effets de transformation.

Gonflements, coulures, étirements, rendus par la ligne vive ou la couleur dense, constituent autant de dynamiques éprouvées au fil des techniques, des variations et des déclinaisons. Celles-ci participent à composer un répertoire dense et multiple, où l’estampe s’apparente à un véritable laboratoire. À la surface de chaque feuille se rejoue une notion chère à l’artiste, déclinée comme titre pour la majorité de ses œuvres imprimées : celle de la propagation, qui réunit par évocation les principales caractéristiques matérielles et sensibles de son œuvre.

Au sein de la collection d’estampes des XIXe-XXIe siècles de l’INHA, le fonds entre en résonance avec l’identité de cette dernière, notamment tournée vers l’internationalisme et les trajectoires d’artistes étrangers installés en France. Il dialogue avec d’autres ensembles liés à l’Atelier 17, mais aussi avec des fonds de graveurs d’origine japonaise actifs en France au XXe siècle, de Kiyoshi Hasegawa à Yasuyuki Kihara. Il permet enfin de situer l’œuvre imprimé de Matsutani dans un réseau plus large d’influences et de circulations formelles, associant en particulier Ellsworth Kelly et le hard edge américain.

Un fonds pour la recherche et la transmission

L’inscription de ce corpus de référence au sein des collections de l’INHA répond pleinement à ses missions de recherche, de documentation et de valorisation patrimoniale. L’enrichissement progressif du fonds s’est accompagné de plusieurs initiatives destinées à le faire connaître. Ainsi, dès 2020, la première donation avait donné lieu à l’exposition Takesada Matsutani, estampes, 1967-1977 : collections de l’Institut national d’histoire de l’art, présentée au musée Les Abattoirs à Toulouse.

Nourri par la relation privilégiée entretenue par l’INHA avec Takesada Matsutani, Kate Van Houten et le fonds de dotation SHOEN, fondé par le couple d’artistes, ce dialogue s’est depuis prolongé à travers différents projets. En 2023, l’édition annuelle du Prix Matsutani avait ainsi été organisée à l’INHA, accompagnée d’une présentation d’estampes de l’artiste dans le hall Rose Valland.

Ce lien durable trouve aujourd’hui un nouvel aboutissement avec cette dernière donation, qui permet de réunir à l’INHA un ensemble exceptionnel pour documenter, étudier et valoriser l’œuvre gravé et imprimé de Matsutani. À la croisée de la conservation patrimoniale et de la recherche en histoire de l’art, cette collection offre un point d’appui majeur pour mieux inscrire l’estampe contemporaine dans l’histoire des pratiques artistiques depuis le second XXe siècle jusqu’à aujourd’hui.

RENCONTRE l Dans l’atelier de Takesada Matsutani