Un projet aux ambitions géographiques et scientifiques inédites

Le projet CallFront, dirigé par Eloïse Brac de la Perrière en collaboration avec Maxime Durocher (Sorbonne Université) et financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR-22-CE54-0015), explore la diversité des styles calligraphiques en caractères arabes nés aux frontières du monde islamique – de l’Espagne à l’Asie du Sud-Est –, loin du canon classique établi au Proche-Orient (Égypte, Syrie, Irak), en Iran ou dans le monde ottoman. Réunissant des spécialistes en histoire de l’art, histoire, codicologie, paléographie et épigraphie, le projet adopte aussi une dimension expérimentale en faisant collaborer des calligraphes professionnels pour reconstituer des gestes et des pratiques aujourd’hui disparus. Il s’articule autour de deux axes majeurs : rassembler et décrire des corpus dispersés, et analyser les modes de transmission de ces écritures non canoniques.

Penser l'écriture autrement : l'ontologie CallFront

Pour dépasser les écueils des descriptions forgées pour les styles canoniques et pouvoir décrire des écritures qui, pour la plupart, n’ont jamais fait l’objet d’une théorisation formelle, l’équipe a commencé par élaborer un vocabulaire descriptif commun standardisé et adapté à la grande variété des styles étudiés. Développée en collaboration constante avec les membres du consortium international sous la coordination de Nuria Garcia Masip, elle repose sur une terminologie fondée sur les caractéristiques générales de l’écriture et une étude systématique de la morphologie des lettres.

Concrètement, chaque style est analysé selon ses propriétés formelles : position des caractères par rapport à la ligne de base, contrastes d’épaisseur, liaisons entre lettres… La description s’organise en deux temps : d’abord la structure générale de la composition, puis la morphologie des caractères, lettre par lettre. Cette approche hybride, à mi-chemin entre la paléographie et la pratique calligraphique contemporaine, permet d’identifier ce qui rend chaque écriture unique, qu’elle soit entièrement originale ou dérivée du canon classique.

Adaptée au format thésaurus via Opentheso et conforme aux principes FAIR (accessibilité, interopérabilité, réutilisabilité à long terme), cette ontologie ainsi que le glossaire associé ont été publiés en libre accès dès 2023. Ils constituent la colonne vertébrale de tout le corpus numérique et jouent un rôle majeur dans la démarche scientifique du projet.

Un chantier numérique long et dense

Derrière le site internet que les utilisateurs découvriront en juin se cache un travail considérable, mené sur plusieurs années par une équipe de chercheurs, doctorants, ingénieurs et étudiants. Les premières réflexions et essais ont eu lieu dès 2020 et le choix de l’outil – Omeka-S – a permis de structurer l’exposition des données.

À la fin de l’année 2024, un groupe de travail dédié a été constitué pour réfléchir à la forme graphique que devrait prendre la plateforme : quelle expérience de navigation offrir à des utilisateurs aux profils très différents – spécialistes de la calligraphie arabe, historiens de l’art, archéologues, autodidactes ? Tout au long de l’année 2025, ces réflexions se sont traduites en choix concrets : structuration des pages, interfaces de recherche… en étroite collaboration avec le service numérique de la recherche de l’INHA. Une première version du site a été présentée lors du colloque final de CallFront (INHA, 15-17 janvier 2026), moment clé pour présenter l’interface aux participants et participantes du colloque et recueillir les retours de la communauté scientifique avant la mise en ligne publique.

Contenu de la plateforme

Le site internet CallFront, hébergé par l’INHA et développé sous le logiciel Omeka-S, rassemble l’intégralité des corpus analysés par les chercheurs du consortium selon la méthodologie décrite ci-dessus.

Chaque spécimen calligraphique y est présenté sous forme de notice détaillée, articulée autour de deux niveaux de description complémentaires. Le premier, centré sur l’objet portant l’écriture, renseigne l’ensemble des données matérielles et contextuelles : auteur(s) de la notice, date et lieu de production, langue, type de texte, support (codex, élément architectural…), matériau (papier, pierre, métal, bois…), technique d’exécution et bibliographie. Le second, centré sur le script lui-même, détaille les caractéristiques calligraphiques selon l’ontologie CallFront.

Ces deux entrées – par l’objet ou par l’écriture – permettent d’aborder le corpus selon des angles très différents, ainsi que de croiser les calligraphies par-delà le temps et l’espace. La plateforme offre une navigation par ensemble géographique (Anatolie/Balkans/Crimée, Afrique de l’Ouest, Afrique de l’Est et océan Indien, Maghreb et Espagne, Asie du Sud-Est, Chine, etc.) ou par supports (manuscrits, objets, architectures). Elle propose également une visualisation cartographique avec deux degrés de précision géographique selon les informations dont on dispose sur l’objet d’étude (localisation exacte ou approximative), et une recherche avancée permettant de filtrer simultanément par medium, région, langue, type de texte, type d’encre, morphologie des lettres, ou encore par chercheur contributeur.

Un espace de recherche vivant

Au-delà des notices scientifiques, le site CallFront propose des contenus éditorialisés – billets de recherche, présentations des membres du consortium, vidéos, agenda – qui prennent le relais du carnet de recherche Hypothèses du projet. L’ensemble forme un espace numérique partagé, pensé non seulement pour les spécialistes de ces périodes et de ces régions, mais aussi pour tous ceux qui s’intéressent à la diversité des écritures du monde islamique.

Dans la continuité du projet CallFront, vient de paraître chez De Gruyter Brill : « Prisme indien : calligraphies et manuscrits dans l’Inde des sultanats » par Éloïse Brac de la Perrière. Cet ouvrage pionnier présente la première étude d’histoire de l’art consacrée aux manuscrits coraniques du sous-continent indien.
À travers l’analyse des formes embellies de l’écriture et notamment de la calligraphie bihari, cet ouvrage interroge les systèmes de pensée, les dynamiques sociales et les réseaux d’interactions humaines à l’origine de ces objets manuscrits.

Publié avec le soutien de l’Institut national d’histoire de l’art et de l’ANR dans le cadre du projet CallFront (ANR-22-CE54-0015).