Les livres ont fait partie des biens massivement confisqués dans les logements et bibliothèques de leurs propriétaires. Longtemps sous-estimée, l’ampleur des spoliations d’ouvrages a pourtant participé, au même titre que les spoliations d’œuvres d’art ou de biens immobiliers, d’un même processus de dépouillement et d’effacement des trajectoires individuelles, qu’il s’agisse de familles anonymes ou de grandes figures intellectuelles.

Examiner ses propres collections

Vue de la salle Labrouste, bibliothèque de l'INHA
La salle Labrouste, bibliothèque de l'INHA. © Ministère de la Culture, 2026.

Avec plus de 1,7 million de documents, la bibliothèque de l’INHA est aujourd’hui la plus importante au monde en histoire de l’art, archéologie et patrimoine. Ses fonds résultent d’une histoire institutionnelle complexe, marquée notamment par l’intégration de collections constituées avant et après la Seconde Guerre mondiale au sein notamment de la Bibliothèque centrale des musées nationaux et de la Bibliothèque d’art et d’archéologie.

Identifier d’éventuels ouvrages concernés par les spoliations pendant la Seconde guerre mondiale a supposé un travail systématique d’analyse des archives administratives, des registres d’entrées et des exemplaires eux-mêmes (ex-libris, annotations, tampons, reliures). Ce travail, mené entre 2018 et 2020, a permis d’identifier 1 224 documents issus de spoliations dans les collections.

Les provenances sont désormais signalées dans le catalogue de la bibliothèque, dans le Sudoc et dans la base Spolivres. Les informations sont transmises à la Mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés (1933–1945) du ministère de la Culture afin de faciliter l’identification des ayants droit et d’éventuelles restitutions.

Le cas Marc Bloch

La page de garde du livre restitué comprend l'ex-libris manuscrit de Marc Bloch daté de novembre 1913
Ex-libris manuscrit de Marc Bloch daté de novembre 1913. © Ministère de la Culture, 2026.

L’ouvrage restitué en février 2026 — acquis auprès de l’administration des domaines en 1951 — a pu être identifié comme ayant appartenu à Marc Bloch grâce à un ex-libris manuscrit et au croisement avec les registres d’entrées. Il avait échappé aux premières restitutions de la bibliothèque de l’historien à la famille de celui-ci, effectuées entre 1948 et 1950. Ce cas illustre la logique de ces recherches : un livre ordinaire constitue une pièce mémorielle essentielle d’une trajectoire biographique et intellectuelle interrompue, ici l’assassinat de Marc Bloch par la Gestapo en 1944.

Numérisation et recherche : documenter l’écosystème des spoliations

Depuis plus de quinze ans, l’INHA mène une politique de numérisation des catalogues de vente de la période de l’Occupation, accessibles via sa bibliothèque numérique Cariatide. En 2013, 3 100 catalogues datant de la période de la Seconde Guerre mondiale et de l’immédiat après-guerre ont ainsi été mis en ligne, un corpus enrichi depuis. Ces catalogues constituent une source essentielle pour comprendre les circulations d’œuvres et de livres dans un marché de l’art très actif sous l’Occupation. Cette dynamique a conduit au lancement en 2016 du programme de recherche international RAMA (Répertoire des acteurs du marché de l’art sous l’Occupation). L’INHA poursuit aujourd’hui son engagement en élargissant son champ d’investigation au destin des objets d’art africain pendant la Seconde Guerre mondiale.

Un enjeu de responsabilité

Portrait de Marc Bloch
Portrait de Marc Bloch

Engagé depuis 2016 dans une politique active de recherche de provenance sur ses collections / ou d’aide à la recherche de provenance (selon ce qui est visé), l’INHA inscrit son action dans une démarche de rigueur scientifique, de transparence et de responsabilité mémorielle.

Ce travail dépasse la seule gestion des collections : il permet de reconstituer les trajectoires des propriétaires spoliés, d’éclairer le fonctionnement du marché de l’art sous l’Occupation et la formation des collections publiques après-guerre.

Il répond ainsi à un enjeu civique majeur : reconnaître les injustices, rendre visibles des histoires interrompues et faciliter, lorsque cela est possible, la restitution des biens aux ayants droit.