1) En tant que conservatrice du musée national du Soudan et spécialiste du patrimoine archéologique soudanais, comment votre travail a-t-il été transformé par la crise que traverse le pays depuis 2023 ?

La guerre, qui a débuté en avril 2023, a eu un impact négatif profond sur mon travail, tant sur le plan personnel que professionnel. J’ai d’abord été contrainte de quitter ma ville, puis mon pays, ce qui a bouleversé non seulement ma vie, mais aussi ma capacité à travailler de manière stable et continue. Cela a eu des répercussions difficiles sur mon travail au musée. Certains aspects de mon rôle sont devenus plus éprouvants sur le plan émotionnel, en particulier lorsque je travaille avec un patrimoine culturel qui peut être menacé ou lié à des communautés touchées par le conflit.
Cela a également créé un sentiment de limitation et de frustration : les musées ont pour objectif de préserver et de partager la culture, mais en temps de crise, on peut avoir l’impression que ce travail est fragile ou insuffisant par rapport à ce qui est en train de se perdre.

Malgré la mise en évidence des limites des institutions culturelles face à un conflit qui perdure, mes collègues et moi-même avons tenté de maintenir une forme d’action patrimoniale : sécurisation de certaines collections lorsque cela était encore possible, opérations d’évacuation en amont de l’avancée du conflit, mais aussi des actions de formation et de sensibilisation auprès des étudiants et des communautés locales.

Toutefois, les pertes ont été considérables. De nombreux musées ont été pillés et des bâtiments détruits.
Le bilan humain est également très lourd, marqué par la disparition de collègues et de leurs proches.
Dans ce contexte, il devient difficile de considérer le patrimoine uniquement comme un ensemble d’objets. Ce que nous vivons relève aussi d’une atteinte à la mémoire culturelle et à l’identité collective.

2) Dans ce contexte, vous menez un travail essentiel d’inventaire et de documentation du patrimoine fragilisé, menacé et disparu. Pouvez-vous nous expliquer les objectifs concrets de cette démarche et les enjeux scientifiques et patrimoniaux qu’elle soulève ?

Face à la fragilisation, à la menace, et à la destruction partielle du patrimoine soudanais, l’inventaire et la documentation s’imposent comme des mesures d’urgence essentielles. Ces actions constituent une première ligne de défense contre le trafic illicite de biens culturels soudanais.

Le travail que je mène aujourd’hui vise à remédier à cette situation critique en créant une plateforme dédiée à la conservation de documents numérisés, de photographies et d’archives liés aux collections des musées soudanais et aux recherches archéologiques s’y rapportant. Il inclut également les collections soudanaises conservées dans des musées internationaux, afin de restituer une vision la plus complète possible du patrimoine dispersé.
L’objectif est de dresser un inventaire complet des collections des musées soudanais et des objets conservés dans les institutions publiques à l’étranger, ainsi de sensibiliser et de mobiliser la communauté internationale sur l’importance de la sauvegarde du patrimoine soudanais.

3) Votre séjour en France s’inscrit dans un programme de coopération avec plusieurs institutions, dont le musée du Louvre et l’INHA. Comment ces collaborations internationales contribuent-elles à lutter contre le trafic illicite de biens culturels et à œuvrer à la protection des collections ?

Les collaborations internationales jouent un rôle essentiel, non seulement en matière de recherche et de conservation, mais aussi pour assurer la continuité du travail en contexte de crise. La France occupe à cet égard une place importante dans la protection du patrimoine culturel, notamment grâce à l’engagement de grandes institutions, comme le musée du Louvre et l’INHA.

Ces institutions viennent en aide aux pays en situation de crise en contribuant à la sauvegarde du patrimoine menacé, en apportant leur expertise et en formant des chercheurs et des professionnels. À travers leurs projets et leurs collaborations, elles renforcent la protection mondiale du patrimoine culturel et favorisent le partage des connaissances.

Accueillie à l’INHA depuis 2025, je poursuis ici un travail engagé lors d’un premier séjour de trois mois au musée du Louvre en 2024. Grâce au soutien de collègues en France, qui m’ont orientée vers des dispositifs tels que le programme PAUSE et la Fondation ALIPH, j’ai pu inscrire cette recherche dans la durée malgré les difficultés. Cela me permet notamment de maintenir un lien entre collègues au Soudan, en Egypte et en Europe, en relayant des informations et en participant aux échanges scientifiques lorsque d’autres ne peuvent pas se déplacer.

4) Vous travaillez actuellement à la conception d’une base de données en ligne recensant sites archéologiques, collections muséales et archives historiques du Soudan. Quels sont les objectifs attendus de cet outil consacré au patrimoine soudanais ? En quoi la collaboration avec le service numérique de la recherche de l’INHA constitue-t-il un appui dans ce projet ?

Cette plateforme permettra de numériser et de centraliser toutes les données relatives aux collections des musées soudanais, et facilitera la collaboration avec les forces de l’ordre dans la lutte contre le trafic de documents archéologiques et historiques illicites, actuellement dispersés ou menacés.
Elle garantira également la pérennité des données en les stockant dans un environnement numérique sécurisé, accessible même en période de conflit.

Les objectifs sont donc multiples :

  •  Créer une base de données numérique pour rendre les données collectées facilement consultables et accessibles ;
  •  Faciliter l’accès à ces ressources pour les chercheurs, historiens, archéologues et étudiants, tant soudanais qu’internationaux, leur permettant ainsi de poursuivre leurs travaux malgré le conflit ;
  •  Promouvoir la collaboration internationale autour de la préservation et de l’étude du patrimoine soudanais.

Dans ce cadre, la collaboration avec le service numérique de la recherche de l’INHA est essentielle. L’appui des équipes a été déterminante pour transformer cette idée de plateforme en projet concret, en offrant une expertise spécialisée et un soutien technique.
Ils fournissent notamment des outils numériques tels qu’une infrastructure cloud et des environnements de stockage sécurisés, permettant aux chercheurs de préserver, d’analyser et de diffuser efficacement les données relatives au patrimoine culturel.

5) Au-delà des urgences liées à la sauvegarde du patrimoine, votre parcours est aussi marqué par la formation et la transmission auprès de jeunes conservateurs et chercheurs, ainsi que d’actions de valorisation auprès de la population locale à proximité des sites archéologiques. Comment envisagez-vous ce rôle de transmission dans un contexte où les institutions patrimoniales sont fragilisées ?

L’une des principales difficultés réside dans le fait que la formation et la sensibilisation exigent du temps et de la constance, ce qui peut s’avérer difficile dans des institutions soumises à des pressions.
L’une de ces difficultés est liée aux contraintes de temps et de ressources. Sous la pression, la formation et la sensibilisation sont souvent les premières activités à être sacrifiées, car elles ne produisent pas de résultats immédiats et visibles.

Dans le contexte actuel au Soudan, la transmission des savoirs est fortement fragilisée. La guerre a entraîné le départ de nombreux collègues, notamment des profils seniors, ce qui crée aujourd’hui un manque important de formateurs pour la nouvelle génération de professionnels du patrimoine. Les missions internationales et les programmes de formation, qui assuraient auparavant ce relai, ont également été interrompus, ce qui accentue encore la rupture des continuités professionnelles.

Il devient difficile d’assurer une transmission uniquement théorique. Les jeunes conservateurs et archéologues disposent de moins d’expérience pratique, alors même que les besoins de terrain restent très élevés.
C’est pourquoi le rôle des communautés locales est devenu central. Dans plusieurs régions, elles constituent aujourd’hui les premiers acteurs de protection du patrimoine, notamment lorsque les institutions ne peuvent plus intervenir. Des actions de sensibilisation et des ateliers ont été menés pour les informer sur la valeur des sites archéologiques et les risques liés aux destructions, notamment face à l’exploitation aurifère artisanale, où certaines fouilles peuvent se faire au détriment des sites archéologiques.

Ces démarches montrent que la transmission passe désormais par l’engagement local, dans un contexte où les priorités quotidiennes sont avant tout liées aux conditions de vie les plus immédiates.
Le mentorat prend du temps, et le travail communautaire nécessite un engagement soutenu ; ces deux aspects peuvent sembler incompatibles avec les exigences institutionnelles urgentes. Une autre difficulté réside dans les priorités concurrentes.

 

[Entretien réalisé en anglais]