Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser au japonisme vestimentaire et à la figure de Charles Appleton Longfellow ?

Le point de départ, c’est l’intérêt que je porte à la mode vestimentaire au 19e siècle. Je me suis demandé de quelle manière le vêtement occidental s’était modernisé au contact d’influences venues d’Orient et d’Extrême-Orient, tout en se débarrassant des éternels retours de modes venues du passé. On connait l’importance du japonisme pour les peintres impressionnistes, mais un peu moins la fascination d’autres artistes et collectionneurs pour ce que j’ai appelé le japonisme vestimentaire. Ce fut pour moi une porte d’entrée afin d’interpréter la fascination des Européennes, mais aussi des Américains, pour l’archipel nippone, depuis son ouverture économique forcée à partir de 1853.

L’autre aspect important de ce livre concernait le regard porté sur l’objet textile, qui n’est pas le même que celui vis-à-vis d’une peinture ou d’un meuble. Il y a un rapport intime au corps ; d’ailleurs, il reste souvent des traces matérielles que les musées s’empressent de faire disparaître ; et puis, le vêtement forge l’apparence et l’identité de celle ou de celui qui l’a porté. C’est pour cela que j’ai voulu comprendre quelles étaient les intentions, mais aussi les émotions qu’avaient ces femmes et ces hommes qui se faisaient prendre en photo, habillés avec l’habit de l’autre, en l’occurrence le kimono. Comment ces habits venus du Japon ont-ils donc alimenté les collections textiles des musées en Europe et aux États-Unis ? J’ai tenté d’identifier la trajectoire de ces premiers explorateurs et je suis tombé sur l’un d’entre eux, Charles Appleton Longfellow, inconnu en France, à l’occasion de la bourse de recherche H. Focillon que j’ai obtenu à l’Université de Yale durant l’été 2022. Longfellow a gardé une bonne partie des objets qu’il a rapportés du Japon après un long séjour entre 1871 et 1873. L’étude de son japonisme vestimentaire m’a révélé un rapport troublant et troublé à son identité d’expatrié féru de coutumes locales.

Comment le kimono, qui occupe une place centrale dans votre ouvrage, devient-il un espace de projection identitaire et de remise en question des normes sociales de l’époque ?

En regardant attentivement les albums photographiques de Longfellow prises sur place, au Japon, puis en les comparant avec les kimonos conservés par le musée-maison Longfellow à Cambridge, dans la banlieue de Boston, et en le mettant en résonance avec ses carnets personnels, j’y ai vu une certaine complexité. En portant l’habit de l’autre, lui-même s’est inventé une identité hors-norme, ainsi éloignée des impératifs sociétaux de l’époque. Il s’est lié d’amitié avec les pensionnaires de lieux où il séjournait, plusieurs femmes qui se sont prêtées au jeu du travestissement culturel et de genre, portant des kimonos d’hommes, des cravates ou des monocles venus d’Europe. Longfellow évoque ces échanges de vestiaires masculin et féminin dans ses notes, les rapprochant des pratiques de théâtre de rue et d’autres du théâtre Kabuki, qui a une longue tradition de transformation des expressions de genre. Le kimono, souvent perçu comme un vêtement unisexe en Occident, permet les modifications profondes de l’apparence et de l’identité, en particulier durant cette période complexe pour le Japon, qui se modernise, en regardant du côté de l’Europe en pleine expansion coloniale.

Baron Raimund von Stillfried, Charles Appleton Longfellow portrait, tirage à l'albumine, 22,86x17,78 cm, circa 1872, Subcollection II. Photographic Materials, Photographs Not in Albums, Related to East Asia in the Charles Appleton Longfellow (1844–1893) Papers, 1842–1996, (LONG 27888), Cambridge (Massachusetts), Longfellow House–Washington’s Headquarters National Historic Site. inv. 1008.2/2.1-#115

Baron Raimund von Stillfried, Charles Appleton Longfellow portrait,
tirage à l’albumine, circa 1872, Subcollection II, Cambridge (Massachusetts),
Longfellow House–Washington’s Headquarters National Historic Site.
 
Kimono, circa 1871-73, soie, 147x34,2 cm, photographie, inv. LONG 13672

En quoi le parcours de Longfellow permet-il de penser le rôle des collectionneurs et intermédiaires dans la diffusion du japonisme aux États-Unis ?

C’est un autre aspect de cette étude qui m’a posé de nombreuses questions : de quelle manière repenser l’histoire du collectionnisme, en partant non pas uniquement de l’entrée des objets textiles dans les collections publiques, à travers l’histoire institutionnelle ou via les réseaux du marché de l’art, mais en interrogeant aussi les provenances affectives qui relient ces actrices et ces acteurs à leurs objets. C’est ce qui m’a frappé lorsque je me suis intéressé, pour ma thèse de doctorat, au symbolisme affectif qu’entretenaient des personnalités comme Natalie Clifford Barney ou Robert de Montesquiou avec leurs objets, comme des bijoux signés René Lalique, des cravates, des kakemonos ou des kimonos posés négligemment dans des intérieurs richement décorés. J’ai fait l’hypothèse d’un collectionnisme queer qui distille des signes cryptés de l’homosexualité, s’appuyant sur un Extrême-Orient fantasmé qui permet à ces femmes et ces hommes de mieux vivre une vie intime, interdite ou réprimée en public.

En m’intéressant à d’autres collectionneurs et collectionneuses en France et aux États-Unis, comme l’étasunienne Isabella Stewart Gardner qui séjourne plus tard au Japon en 1883 avec son mari, au moment du deuil de son fils, je me suis rendu compte que le voyage est aussi une manière de se réinventer soi-même par le biais d’échanges entre cultures et de rencontres avec l’autre, souvent pleines de préjugés. Longfellow est l’un des premiers à rapporter du Japon les kimonos qu’il porte sur place, en particulier un qui m’a beaucoup intrigué, décoré d’une carpe dans le dos. Il participe à la vogue du japonisme sur la côte Est, à Boston, auprès de sa sœur, ou de sa cousine, Mary King Longfellow. Celle-ci organise d’ailleurs des Japanese tea, sorte de gouters de bienfaisances entre femmes que j’analyse, avec des mises en scène de reconstitutions photographiques en kimono. On le voit, ces adeptes d’un Japon fantasmé occupent des rôles d’intermédiaires entre les arts et les cultures qui méritent d’être pleinement intégrés à l’histoire de l’art.

Votre ouvrage explore la question de l’identité, du regard porté sur l’autre et des transformations sociales à travers le vêtement et l’image. En quoi l’histoire de Charles Appleton Longfellow résonne-t-elle encore avec des questionnements contemporains autour du genre et des représentations de soi ?

Il est difficile de savoir de quelle manière ces usages photographiques du vêtement japonais peuvent être perçus de nos jours. Pour certains, c’est une simple appropriation culturelle avant la lettre, pour d’autres, une manière d’honorer certaines traditions japonaises du kimono, qui devient très tôt un outil de soft power. Je crois aussi que ces images de costume, créés par de grands noms de la photographie comme Felice Beato ou Uchida Kuichi, longtemps reléguées dans les tiroirs de curiosités ethnographiques, recèlent d’autres enjeux historiques que j’ai tentés d’esquisser dans le livre. Ces photographies de Longfellow gardées avec lui, échangées ou envoyées à la famille, relèvent d’une intimité liée à la mémoire de ces instants sacrés, qui n’a rien à envier aux actuels réseaux sociaux. De plus, la place qu’occupe, ce que l’on appelle à l’époque, le travestissement, à savoir le fait de porter l’habit d’une époque, d’une culture, d’une classe sociale ou d’un genre autre que le sien, me semble crucial. La performativité de genre s’exerce à différents niveaux ici, qu’il s’agisse de se réinventer une identité, une apparence ou tout simplement, de déjouer les normes pour mieux s’en soustraire. Ce qui m’intéresse surtout, c’est de tenter d’interpréter cette herméneutique du placard, celui d’où sont sortis les mouvements des fiertés LGBT au tournant des années 1970, mais aussi celui, plus intime et complexe, contenant encore certains secrets cachés au dos des kimonos…

 

« La carpe et le kimono. Porter l’habit de l’autre » (Coll. Dits) par Damien Delille, disponible en librairie et sur Le Comptoir des presses d’université.

Damien Delille est maître de conférences de l’université Lumière Lyon 2, où il enseigne l’histoire de la mode et du vêtement. Il a rejoint l’Institut national d’histoire de l’art en tant que conseiller scientifique où il porte un projet de recherche consacré aux « Objets minoritaires. Artefacts, performances et images des minorités sexuelles et de genre ». Ses recherches explorent les homosexualités et les masculinités artistiques, l’histoire visuelle et matérielle de la mode, le symbolisme et l’art nouveau. Il a récemment publié sur l’histoire du japonisme vestimentaire en 2024 : « French Japonistes and their Collections of Hinagata Bon Pattern Books », Journal of Japonism et « Un japonisme patrimonial. Aux origines des collections de vêtements du Japon en France », In Situ. Vol. 2. Revue des patrimoines. Numéro : Le patrimoine du textile et de la mode.

À propos de la collection "Dits"

La collection “Dits” rassemble des essais d’histoire de l’art écrits par des auteurs s’inscrivant dans tous les champs de la pensée et de la recherche. Sous une forme brève, ils explorent les questions que font naître les images, les objets, les édifices et les lieux.