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1912, la "vente du siècle"
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Mis à jour le 16 juin 2026
Autour des collections de la bibliothèque
Auteur : Mathilde Roch
La bibliothèque de l’INHA conserve un remarquable ensemble de photographies de l’exposition de Cent pastels du XVIIIe siècle… et de bustes…, organisée de mai à juin 1908 à la galerie Georges Petit à Paris. Jalon incontournable de la redécouverte du pastel au tournant des XIXe et XXe siècles, cette exposition, dont Jacques Doucet est l’un des organisateurs et le principal prêteur, peut aujourd’hui être reconstituée avec grande précision grâce à cet ensemble documentaire inédit.
Le 18 mai 1908 s’ouvre à Paris, dans la grande salle de la galerie Georges Petit, la plus importante exposition de pastels du XVIIIe siècle alors jamais réunie.
Organisée par Berthe de Béhague, marquise de Ganay (1868-1940) au bénéfice de la Société de Secours aux blessés militaires, l’exposition présente la particularité pour une exposition caritative d’être organisée sans comité. La marquise de Ganay s’entoure toutefois de plusieurs collaborateurs anonymes, dont les noms ne tardent pourtant pas à être révélés par la presse. Parmi ces « amateurs de goût sûr et d’intransigeante modestie » figure Jacques Doucet (1853-1929), qu’il n’est pas difficile de reconnaître derrière les initiales « J. D…».
Depuis plus de deux décennies, Jacques Doucet réunit une importante collection d’œuvres d’art du XVIIIe siècle, parmi lesquelles figurent non moins de 25 pastels. Selon son propre aveu à Félix Fénéon en 1921, c’est précisément au pastel qu’il devrait son goût pour le XVIIIe siècle, « intoxiqué » par deux pastels de Maurice Quentin de La Tour aperçus chez Edgar Degas (« Et comment serais-je sans sympathie pour un homme chez qui je pris contact avec le dix-huitième siècle ? Il avait deux pastels de La Tour, — juste de quoi m’intoxiquer. »). En 1908, plus de la moitié de ses pastels sont présentés à l’exposition, dont il est ainsi le principal prêteur.
Doucet occupe alors depuis peu l’hôtel particulier qu’il a fait édifier pour sa collection au 19 rue Spontini (16e arrondissement), comprenant notamment un salon des Pastels. L’aménagement en est confié aux décorateurs Adrien Karbowsky et Georges Hoentschel (1855-1915). Doucet partage avec celui-ci, qui est également responsable de l’aménagement de l’hôtel de la marquise de Ganay au 9 avenue de l’Alma (8e arr.) (voir G. Rousset-Charny, p. 94-101), l’organisation de l’exposition des Cent Pastels. Prêteur – notamment du très remarqué buste de Madame Adélaïde par Jean-Antoine Houdon (1777), exposé au centre de la pièce –, Hoentschel est aussi décorateur de l’exposition, aménageant avec Georges Petit (1856-1920) la grande salle de la galerie. Les murs sont tendus de soie rose pâle, agrémentés de treillages vert clair et de massifs d’hortensias bleus et roses en fleurs.
Quelques années plus tard, en mai 1912, la collection de Jacques Doucet sera dispersée dans cette même salle à l’occasion de la « vente du siècle », dont une grande partie des bénéfices seront consacrés à financer la Bibliothèque d’art et d’archéologie (aujourd’hui bibliothèque de l’INHA). Parmi les œuvres dispersées figurent plusieurs des « chefs d’œuvres » de l’exposition des Cent Pastels, dont le portrait de Louis Duval de l’Épinoy par La Tour (1745). Celui-ci devient en 1912, par son adjudication au baron Henri de Rothschild au prix de 600 000 francs, l’œuvre d’art la plus chère alors jamais vendue au monde.
La bibliothèque de l’INHA conserve aujourd’hui autour de l’exposition des Cent Pastels un ensemble documentaire exceptionnel, rare pour une exposition de cette période, comprenant entre autres 23 photographies de grand format documentant l’accrochage de l’exposition panneau par panneau. Si le contexte exact de cette commande photographique demeure encore inconnu, il est très probable qu’il s’agisse d’une initiative de Jacques Doucet pour la Bibliothèque d’art et d’archéologie, ouverte au public la même année.
Cette hypothèse est étayée par la présence dans les collections de l’INHA de dessins de l’exposition des Cent Pastels par François de Marliave (1874-1953), conservés au sein de l’un des recueils commandés par Doucet pour la BAA (Ms 319). Ces trois planches à la mine de plomb et aux crayons de couleur offrent plusieurs points de vue complémentaires de l’exposition. Mises en regard avec les photographies de l’INHA ainsi qu’avec une vue d’ensemble publiée le 23 mai 1908 dans L’Illustration, elles permettent d’identifier définitivement les pastels présentés à l’exposition, selon les correspondances entre livret, catalogue et attributions actuelles établies par Neil Jeffares, ainsi que d’en reconstituer ainsi très précisément son aménagement.
La bibliothèque de l’INHA conserve également plusieurs cartes d’entrée ainsi que des livrets de l’exposition, dont un exemplaire annoté par Seymour de Ricci (8 Res 1133), précieux autant pour ses indications sur l’accrochage que pour ses jugements très personnels sur les œuvres, allant de l’« absolument exquis » à l’« assez beau » jusqu’au « je n’aime pas du tout ». Enfin, l’INHA conserve un exemplaire du catalogue commémoratif de l’exposition, Maitres du XVIIIe siècles. Cent pastels…, imposant volume de grand format imprimé sur vélin à tranche dorée, portant une dédicace de la marquise de Ganay à Jacques Doucet, « en l’honneur de votre si aimable et vaillante collaboration ».
Réunissant un total de 126 œuvres, l’exposition des Cent Pastels offre un instantané des collections particulières de pastels au tournant du siècle. Aucune institution publique n’est en effet mise à contribution, le musée Antoine-Lécuyer de Saint-Quentin, qui conserve le fonds d’atelier de La Tour, ayant décliné l’invitation des organisateurs.
Parmi les prêteurs figurent, aux côtés de Jacques Doucet, certains des collectionneurs les plus célèbres de leur temps, tels que Camille Groult (1832-1908), disparu quelques mois plus tôt et dont les œuvres sont anonymement prêtées par sa veuve au nom de « Mme X… », ainsi qu’Arthur Veil-Picard, Pierre Decourcelle ou encore les collections Rothschild.
L’exposition des Cent Pastels s’inscrit dans le prolongement, voire constitue l’aboutissement de la réhabilitation des pastels tout au long du XIXe siècle, marquée notamment par l’influence décisive des écrits des frères Edmond et Jules de Goncourt. Elle permet notamment de réfuter les jugements portés à l’encontre du médium dès le XVIIIe siècle, en particulier au sujet de sa fragilité. Si le pastel est en effet par nature fragile, constitué de poudre de pigments simplement apposée sur le papier, l’exposition parvient à mettre en évidence la remarquable conservation des œuvres. Le critique Armand Dayot (1851-1934) évoque à ce propos la « durée étrange du pastel » : « Cent cinquante ans ont passé là-dessus. Pas un grain de la poussière colorée n’a quitté le papier sur lequel il fut posé. Tout est aussi frais, aussi suggestif, aussi jeune que le premier jour. » (L’Art et les artistes, avril-septembre 1908)
L’exposition contribue également la revalorisation du peintre Jean-Baptiste Perronneau, longtemps effacé derrière la figure de La Tour, dont il serait le malheureux rival. Présentés pour la première fois à parts égales, chacun par une trentaine d’œuvres, les deux pastellistes font l’objet d’une confrontation inédite permettant enfin aux critiques de les départager. Le débat devient même sujet de société, la presse évoquant volontiers deux camps, « les Perronnistes contre les autres ». Selon certains critiques, Perronneau triomphe de l’exposition, obtenant une « éclatante revanche » après un siècle et demi d’oubli.
Véritable triomphe du pastel, l’exposition des Cent Pastels rencontre un indéniable succès, « le plus constant qu’on ait jamais constaté en ces galeries de la rue de Sèze ». Organisée au cœur de la saison parisienne, elle rassemble à son inauguration plus de 300 personnalités des mondes aristocratiques, politiques, financiers et artistiques. Elle reçoit plus tard la visite de nombreuses personnalités officielles, dont le président de la République Armand Fallières et même l’impératrice Eugénie, et attire chaque jour entre deux et trois mille visiteurs. En trois semaines, l’exposition permet de recueillir plus de quatre-vingt mille francs au bénéfice de la Croix Rouge, dont près de la moitié est reversée à la galerie Georges Petit.
En dépit de cet éclatant succès, l’exposition connaît toutefois une réception mitigée auprès des historiens de l’art. Des personnalités telles que Maurice Tourneux, biographe de La Tour (1904) et de Perronneau (1903), pourtant proche de Jacques Doucet, reprochent principalement à l’exposition son manque de rigueur, lié notamment à l’absence de tout historien de l’art dans son organisation. Le livret est ainsi jugé « imprécis » et « insuffisant » en raison de nombreuses erreurs dans les noms, les dates et les signatures, ainsi que d’identifications erronées et surtout d’attributions contestables, particulièrement pour plusieurs pastels de La Tour. En réaction, les historiens de la Société de l’Histoire de l’art français entreprennent un travail de correction et de rectification du livret à travers des « catalogues critiques » publiés dans leur Bulletin annuel (voir bibliographie en fin d’article).
Le catalogue de l’exposition suscite lui aussi de vives critiques. Entreprise éditoriale d’ampleur reproduisant chaque pastel en taille-douce aux côtés d’une notice détaillée établie par le critique Léon Roger-Milès, le volume fait l’objet de nombreux reproches tant pour la « hardiesse injustifiée » de ses attributions, aujourd’hui pour la plupart révisées, que pour son luxe ostentatoire et son prix prohibitif, vendu jusque 500 francs pour les exemplaires les plus luxueux. Pour les historiens de l’art, l’exposition des Cent Pastels rend évidente la nécessité d’écrire encore une histoire de l’art du pastel, notamment par la publication de catalogues raisonnés.
Remarquable par son ampleur, le fonds documentaire conservé par la bibliothèque de l’INHA autour de l’exposition des Cent Pastels, provenant de la BAA, permet ainsi de reconstituer précisément l’exposition de 1908. Mis en regard avec sa réception critique, il éclaire à la fois l’intérêt qu’elle suscite et les débats qu’elle provoque, qui contribuent à en faire un évènement incontournable dans l’histoire du pastel.
Mathilde Roch
M. Roch est l’autrice d’un mémoire de recherche de l’École du Louvre consacré à la redécouverte des pastels du XVIIIe siècle en France entre 1860 et 1920, soutenu en 2025 sous la direction de Michela Passini (CNRS) et Léa Saint-Raymond (ENS-PSL).
Archives INHA :
Sources primaires :
Exposition de cent pastels du XVIIIe siècle : par Latour, Perronneau, Nattier, Chardin… organisée par la marquise de Ganay au profit de la Société français de Secours aux Blessés militaires [exp. Paris, Galerie Georges Petit, 18 mai au 10 juin 1908], Paris, Imprimerie Georges Petit, 1908.
Léon Roger-Milès, Maîtres du XVIIIe siècle : Cent Pastels, Paris, Galerie Georges Petit, 1908.
Paul-André Lemoisne et Paul Vitry, « Exposition de Cent Pastels et de Bustes du XVIIIe siècle. Organisée par Mme la Marquise de Ganay, au profit de la Société de secours aux blessés », Les Arts, octobre 1908, p. 2-32.
Maurice Tourneux, « L’exposition des Cent pastels », La Gazette des Beaux-Arts, 1908, vol. 50, p. 5-16.
Jean Guiffrey, « L’Exposition des Cent Pastels », Monatshefte für Kunstwissenschaft, 1908, p. 638-650.
Gustave Babin, « Cent pastels du dix-huitième siècle », L’Illustration, no 3404, 23 mai 1908, p. 349-351.
Gaston Brière, Paul Vitry et Henri Stein, « Notes critiques sur les œuvres de peinture et de sculpture réunies à l’Exposition des Cent Pastels du XVIIIᵉ siècle, ouverte à la Galerie Petit en mai-juin 1908 », Bulletin de la Société de l’histoire de l’art français, 1908, p. 158-182 (sculptures).
Maurice Tourneux, « Notes critiques sur les œuvres de peinture et de sculpture réunies à l’Exposition des Cent Pastels du XVIIIᵉ siècle, ouverte à la Galerie Petit en mai-juin 1908 », Société de l’histoire de l’art français, 1908, p. 227-234 (pastels).
Sources secondaires :
Neil Jeffares, « Exposition des Cent Pastels », https://www.pastellists.com/cent_pastels.htm
Chantal Georgel (dir.), Jacques Doucet. Collectionneur et mécène, Paris, Les Arts décoratifs / Institut national d’histoire de l’art, 2016.
Juliette Trey, Jacques Doucet et Moïse de Camondo. Une passion pour le XVIIIe siècle [exp. Paris, Musée Nissim de Camondo, 16 mars au 3 septembre 2023], Paris, Les Arts décoratifs / Institut national d’histoire de l’art, 2023.