Contexte

Depuis sa première édition en 2021, Rotondes est porté par les doctorantes et
doctorants de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) et s’est imposé comme un rendez-vous structurant pour la jeune recherche en histoire de l’art et en archéologie. Conçues comme un espace de dialogue, ces rencontres réunissent les jeunes chercheurs et chercheuses de ces disciplines tout en favorisant les croisements avec des champs voisins comme l’histoire, l’anthropologie, la sociologie, ou encore la création contemporaine.

Les éditions précédentes ont successivement exploré les différentes manières
de penser et de reconstruire les traces du passé, en intégrant progressivement
de nouveaux formats d’échanges et de présentation (ateliers, exposition).

Pour sa quatrième édition, Rotondes propose d’interroger la notion de geste,
envisagée à la fois comme motif iconographique, pratique matérielle, vecteur de sens et outil d’analyse. Le geste offre un observatoire privilégié pour étudier les relations entre corps, techniques, images et savoirs. En croisant des approches complémentaires issues de l’histoire de l’art, de l’archéologie et des arts vivants, cette édition entend questionner et mettre en lumière la diversité et la pluralité des interprétations du geste, tout en ouvrant le champ aux pratiques performatives et à la création contemporaine. Elle se tiendra les 1er et 2 avril 2027 à l’Institut national d’histoire de l’art.

Définition et historiographie du sujet

La mobilité du corps structure l’activité humaine, qu’elle soit pratique, artistique ou intellectuelle. Par le geste, une pensée prend forme, se matérialise et devient transmissible ; il constitue ainsi un vecteur essentiel de mémoire, de partage et de circulation des savoirs. À la fois langage corporel et visuel, le geste permet l’expression d’une intention singulière tout en la rendant accessible à une communauté plus large.

Dans les pratiques de création, les savoir-faire artisanaux, les chaînes opératoires de restauration, les protocoles de conservation, les méthodes de fouilles, de recherche, d’archivage ou d’écriture, le geste apparaît comme une condition fondamentale du « faire ». Il est aussi au cœur des processus de transformation, d’altération et de destruction patrimoniale. Mais à travers le « défaire », il ouvre la possibilité d’un « refaire » : celui des gestes de conservation, de restauration et de réinterprétation qui prolongent ou réactivent les objets et les savoirs.

Inscrit dans un cycle entre faire, défaire et refaire, le geste constitue un point de rencontre entre pratiques, techniques et temporalités, réactualisant et adaptant, dans un mouvement continu, les savoir-faire humains sur le temps long. Il appelle des approches transversales, à la croisée de l’histoire de l’art, de l’archéologie, de l’anthropologie et des études performatives. Choisir le geste comme thème de la quatrième édition du congrès Rotondes répond à un double objectif : mettre en dialogue des perspectives encore rarement associées et interroger les renouvellements actuels des sciences humaines et sociales. Le geste peut être envisagé tout à la fois comme objet d’étude et comme outil méthodologique. Il engage des pratiques concrètes – excaver, conserver, restaurer, transmettre – qui façonnent notre compréhension des sociétés (Taylor 2003), tout en constituant une dimension essentielle de la création artistique. Toutefois, sa définition demeure traversée par plusieurs tensions conceptuelles entre pensée et forme (Didi-Huberman 2002), art et artisanat (Laurent 2019), ou objet et événement (Schechner 2013).

Les études sur le geste se sont d’abord développées dans le champ de l’analyse des images. Les travaux d’Aby Warburg, notamment autour de la notion de Pathos-formel, ont ouvert la voie à une lecture des formes gestuelles comme expressions d’affects inscrites dans la mémoire visuelle. Cette perspective s’est prolongée avec l’iconologie d’Erwin Panofsky (1939) et les analyses d’André Chastel (rééd., 2001), qui ont contribué à faire du geste un outil majeur d’interprétation des œuvres.

Au cours du xxe siècle, l’anthropologie a progressivement déplacé l’attention
vers le geste comme une pratique sociale et culturelle. Marcel Mauss (1934) puis Pierre Bourdieu (1980) ont montré que les manières d’agir et les usages du corps sont historiquement situés et participent à la structuration des sociétés.

Parallèlement, l’histoire des techniques (Edgerton 1998) et l’archéologie du geste (Van Andringa 2021) ont renouvelé l’étude des objets en s’intéressant aux processus de fabrication, d’usage et de transmission des savoir-faire. Les travaux de Richard Sennett (2008) et de Tim Ingold (2017) ont notamment insisté sur la dimension dynamique et relationnelle du geste, compris comme une interaction constante entre le corps, la matière et l’environnement. Dans cette perspective, l’archéologie expérimentale cherche à restituer des pratiques anciennes à partir de leurs traces matérielles.

Plus récemment, les Performance Studies ont profondément renouvelé l’analyse du geste en l’envisageant comme une pratique située, relationnelle et performative. Dans le sillage de Richard Schechner (1985), et en dialogue avec la philosophie du langage de John L. Austin (1962), ces recherches ont ouvert de nouvelles perspectives sur la performativité (Butler 1990, 1993), la mémoire incarnée (Taylor 2003, 2016) et les dimensions politiques et culturelles du geste (Muñoz 1999, 2009), ainsi que ses prolongements « transmédias » (Jackson 2004). Ces approches contemporaines invitent aujourd’hui à considérer le geste non seulement comme une action visible, mais aussi comme un processus inscrit dans des dynamiques sociales,
politiques et médiatiques.

Problématique et axes de recherche

Comment passe-t-on d’un geste comme moyen du « faire » à un geste considéré comme expérience, outil de connaissance et objet d’étude à part entière ? C’est dans cette perspective que la dynamique transversale proposée par Rotondes vise à faire dialoguer des approches qui se croisent rarement, mettant en relation gestes représentés, pratiqués et analysés, tout en interrogeant leur définition, leur réception et leur transmission.

La réflexion pourra se structurer autour de plusieurs axes :

  •  Le geste représenté : figurer le mouvement

Dans les images, le geste constitue un élément fondamental de construction du sens. Sa représentation implique des choix de figuration qui suggèrent, figent ou codifient le mouvement. Saisir l’instant, rendre visible le mouvement, appelle une traduction visuelle toujours située. Des images antiques aux pratiques contemporaines, ces formes interrogent les modalités de représentation du corps en action ainsi que les codes culturels qui en orientent la lecture.

  •  Le geste, de sa codification à sa standardisation

Inscrit au cœur des pratiques artisanales et artistiques, le geste fait l’objet, au fil de l’histoire, de formes croissantes de normalisation. Sa codification dans des manuels, qui décomposent le mouvement et le rationalisent jusqu’à le standardiser, témoigne de cette volonté d’encadrer les pratiques. Dès lors que ces processus interviennent, quelle place reste-t-il à la créativité ? Il s’agira de questionner l’espace de négociation entre l’exactitude impersonnelle de la machine et l’épaisseur propre du geste pratique, notamment à travers les phénomènes d’appropriation, de détournement voire de subversion des normes. C’est dans cette tension entre normalisation et invention que le geste remodèle le standard pour réintroduire de la variation, du défaut, de l’accident ou de l’indétermination, laissant des traces matérielles que l’histoire de l’art s’attache aujourd’hui à analyser.

  • Le geste comme pratique d’étude et de conservation

Le geste interroge les pratiques mêmes de nos disciplines. De la fouille archéologique à l’archivage, de la manipulation des objets à leur restauration, il participe pleinement à la production des savoirs. La pratique du raccommodage à l’époque moderne comme la déontologie de la réversibilité des restaurations contemporaines, les traces conservées ou arasées (volontairement ou non) sur les artéfacts historiques, ou encore la priorisation des couches stratigraphiques sur le chantier de fouille, constituent autant de gestes de (re)création, d’entretien, de dévoilement ou de destruction qui contribuent à l’élaboration de l’histoire comme discipline, et conditionnent la compréhension de l’épaisseur historique.
Le geste devenant lui-même objet d’interprétation scientifique, son analyse
permet de rendre visibles des opérations souvent implicites et de renouveler
les méthodes d’enquête, notamment à travers l’expérimentation.

  •  Le geste comme vecteur de sens, d’affects et de normes

Ancré dans des contextes sociaux, culturels et symboliques, le geste participe
à la production et à la transmission des significations. En tant qu’action intentionnelle, il rend perceptible des états sensibles (émotions, dispositions
corporelles, modes de relations) tout en s’inscrivant dans des systèmes de codifications (rituels, conventions sociales). Qu’il soit expressif, politique ou symbolique, il constitue un révélateur des cadres culturels qui façonnent les comportements individuels et collectifs. Son analyse permet d’articuler les dimensions individuelles et collectives, entre contrainte normative et marge d’expressivité.
Cet axe interroge les méthodes d’analyse du geste et ses conditions d’interprétation, en sollicitant particulièrement les regards de l’archéologie et de l’anthropologie. L’accent sera mis sur la restitution des gestes oubliés via les traces matérielles laissées sur les objets, ainsi que sur les modèles permettant d’étudier leurs modalités d’exécution, leurs usages ou leurs intentions. L’enjeu sera notamment de déterminer dans quelle mesure il est possible d’interpréter les dimensions affectives, relationnelles ou symboliques qui leur étaient associées.

  •  Le geste dans les pratiques performatives

Au cœur des arts vivants, le geste est à la fois un langage, un processus et une
forme de transmission. Les pratiques chorégraphiques et performatives invitent à penser le mouvement comme une forme de savoir incarné. Cet axe entend mettre en lumière les apports des approches contemporaines, notamment issues des Performance Studies. Celles-ci envisagent le geste comme une pratique située, c’est-à-dire dépendante de contextes historiques et sociaux précis, mais aussi comme une pratique critique, capable de questionner ou transformer des normes, tout en étant traversé par des enjeux sociaux et politiques, comme les rapports de pouvoir, les identités ou les formes de représentations.

Formats et conditions des candidatures

Le congrès est ouvert aux étudiantes et étudiants, jeunes professionnelles et professionnels du monde de la recherche, du patrimoine, du marché de l’art et des arts appliqués, en cours de cursus ou ayant obtenu leur dernier diplôme il y a moins de cinq ans. Elles et ils sont invités à présenter leur travail, achevé comme en cours, et à partager leurs réflexions autour du thème du congrès. Les interventions pourront se faire sous l’un des formats suivants :

  • Une communication individuelle de 20 minutes ;
  • Une table-ronde réunissant 3 ou 4 intervenants (possibilité de soumettre une
    proposition de discussion autour d’un ou plusieurs axes, dont les participants
    et la thématique sont à déterminer par les proposants) ;
  • Un atelier pratique ou méthodologique au format libre, d’une heure et demie
    maximum.

Les propositions de communication, de tables rondes ou d’ateliers seront d’une longueur maximale de 500 mots (corps de texte). Les langues acceptées sont le français et l’anglais. Elles comporteront un titre (même provisoire), un résumé de l’intervention, ainsi qu’une courte bibliographie indicative. Les propositions sont à envoyer à l’adresse contact-rotondes@inha.fr, accompagnées du ou des CV des intervenantes et intervenants avant le 15 septembre 2026.
Nous nous réjouissons de découvrir comment les enjeux soulevés ici résonnent avec vos propres recherches et pratiques !

Forum des associations

Rotondes est également un temps de rencontres et d’échanges autour du Forum des associations portées par de jeunes chercheuses et chercheurs. Le forum se tiendra dans la Galerie Colbert pendant toute la durée du congrès, les 1er et 2 avril 2027. Cet événement est l’occasion pour les associations liées à l’histoire de l’art et à l’archéologie de se faire connaître auprès d’un public de jeunes chercheurs et chercheuses, de recruter de nouveaux adhérentes et adhérents ou bénévoles, et de développer les échanges entre professionnels du monde associatif et chercheurs.
Des stands seront mis à disposition pour toute structure associative d’intérêt culturel, patrimonial ou archéologique, souhaitant participer au forum. Les associations intéressées par le projet mais ne pouvant pas être présentes peuvent dès à présent envoyer un poster présentant toutes les informations liées à leur association. Ils seront imprimés et exposés dans l’espace des associations pendant toute la durée du congrès.
Les demandes d’inscriptions pour la tenue d’un stand au Forum des associations et d’impression de posters se font à l’adresse contact-rotondes@inha.fr avant le 15 septembre 2026.
Le congrès Rotondes a pour ambition de réunir l’ensemble de la communauté des jeunes chercheurs et chercheuses qui travaille à redéfinir nos disciplines. Artistes, archéologues, historiens et historiennes de l’art du master au postdoctorat, élèves conservateurs, élèves conservateurs-restaurateurs, ou encore jeunes critiques d’art, nous vous attendons nombreux pour ce nouveau rendez-vous !

 

 

 

Comité scientifique et comité d’organisation

Membres du comité scientifique

  •  Aline BONTEMPS, historienne de l’art, Université Paris Nanterre ;
  •  Dauphine DE HALDAT, doctorante, École pratique des hautes études
    (EPHE) ;
  •  Amélie FOLLIOT, doctorante, Université Rennes 2 ;
  • Sacha NAJMAN, doctorant, École des hautes études en sciences sociales
    (EHESS) ;
  • Zouina AIT SLIMANI, historienne de l’art, École des hautes études
    en sciences sociales (EHESS) ;
  • Les doctorantes et doctorants contractuels de l’INHA.

Membres du comité d’organisation restreint
Teoman AKGÖNÜL, Adèle CROSSON, Victoria GRIGORENKO,
Agathe MÉNÉTRIER, Jade SABER, Eva ROBERT SZEWCZYK, Nayiri
TCHARKHOUTIAN et Louise THIROUX, doctorantes et doctorants
contractuel·le·s de l’INHA.

Pour toute question, n’hésitez pas à nous contacter à l’adresse :
contact-rotondes@inha.fr

Bibliographie sélective

Judith Bertron, Carole Halimi et Hanna Alkema (dir.), La performance : un espace de visibilité pour les femmes artistes ? Actes du colloque, Paris, 2018.

Lydie Bodiou, Dominique Frère et Véronique Mehl (dir.), L’expression des corps : gestes, attitudes, regards dans l’iconographie antique, Rennes, 2006.
Guillemette Bolens, Camille Carnaille, Yasmina Foehr-Janssens, Laurent Jenny et Jean-Yves Tilliette (dir.), Les Gestes de l’art, Paris, 2020.

Judith Butler, Bodies That Matter: On the Discursive Limits of Sex, Londres, 1993.

Giovanni Careri, Gestes d’amour et de guerre. La Jérusalem délivrée, images et affects (XVIe-XVIIIe siècle), Paris, 2005.

André Chastel, « L’art du geste à la Renaissance », Revue de l’Art, n° 75, 1987,
p. 9-16.

Pauline Chevalier et Amandine Royer (dir.), Chorégraphies : dessiner, danser
(XVIIe-XXIe siècle) [cat. d’exp.], Paris et Besançon, 2025.
Zasha Colah (dir.), Body Luggage. Migration of Gestures – Migration von Gesten [cat. d’exp.], Graz et Berlin, 2016.

« Danser », CLIO. Femmes, genre, histoire, n° 46, 2017, numéro coordonné par Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel.
« Danser », Perspective. Actualités en histoire de l’art, n° 2, 2020.

Aurore Desprès (dir.), Gestes en éclats : art, danse et performance, Dijon, 2016.

Georges Didi-Huberman, L’image survivante, Paris, 2002.

David Edgerton et Dominique Pestre, « De l’innovation aux usages. Dix thèses
éclectiques sur l’histoire des techniques », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 53ᵉ année, n° 4-5, 1998, p. 815-837.

Henri Focillon, Éloge de la main, suivi de Éloge des lampes, Martigues, 2019
[1934].

Béatrice Galinon-Mélénec (dir), L’Homme-trace : Des traces du corps au corps-trace, Paris, 2017.

Michel Guérin, Philosophie du geste, Arles, 1995.

Robert Halleux, Le savoir de la main : Savants et artisans dans l’Europe pré-industrielle, Paris, 2009.

Tim Ingold, « Tools, minds and machines: an excursion in the philosophy of technology », Techniques & Culture, n° 12, 1989 [en ligne].

Stéphane Laurent, Le geste & la pensée : artistes contre artisans de l’Antiquité à nos jours, Paris, 2019.

André Leroi-Gourhan, Le geste et la parole, tome II : La mémoire et les rythmes, Paris, 1965.

Marcel Mauss, « Les techniques du corps », Sociologie et anthropologie, Paris, PUF Quadrige, 2004.

Philippe-Alain Michaud, Aby Warburg et l’image en mouvement, Paris, 2012
[1998].

José Esteban Muñoz, Disidentifications: Queers of Color and the Performance of Politics, Minneapolis, 1999.

Richard Schechner, Between Theater and Anthropology, Philadelphie, 1985.

Richard Schechner, Performance Studies: An Introduction, Londres, 2013 [2002].

Jean-Claude Schmitt, La raison des gestes dans l’Occident médiéval, Paris, 1990.

Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Paris, 1989 [1958].

Diana Taylor, The Archive and the Repertoire: Performing Cultural Memory
in the Americas, Duke, 2003.

William Van Andringa, Archéologie du geste. Rites et pratiques à Pompéi, Paris, 2021.