Votre ouvrage explore la question de l’identité, du regard porté sur l’autre et des transformations sociales à travers le vêtement et l’image. En quoi l’histoire de Charles Appleton Longfellow résonne-t-elle encore avec des questionnements contemporains autour du genre et des représentations de soi ?
Il est difficile de savoir de quelle manière ces usages photographiques du vêtement japonais peuvent être perçus de nos jours. Pour certains, c’est une simple appropriation culturelle avant la lettre, pour d’autres, une manière d’honorer certaines traditions japonaises du kimono, qui devient très tôt un outil de soft power. Je crois aussi que ces images de costume, créés par de grands noms de la photographie comme Felice Beato ou Uchida Kuichi, longtemps reléguées dans les tiroirs de curiosités ethnographiques, recèlent d’autres enjeux historiques que j’ai tentés d’esquisser dans le livre. Ces photographies de Longfellow gardées avec lui, échangées ou envoyées à la famille, relèvent d’une intimité liée à la mémoire de ces instants sacrés, qui n’a rien à envier aux actuels réseaux sociaux. De plus, la place qu’occupe, ce que l’on appelle à l’époque, le travestissement, à savoir le fait de porter l’habit d’une époque, d’une culture, d’une classe sociale ou d’un genre autre que le sien, me semble crucial. La performativité de genre s’exerce à différents niveaux ici, qu’il s’agisse de se réinventer une identité, une apparence ou tout simplement, de déjouer les normes pour mieux s’en soustraire. Ce qui m’intéresse surtout, c’est de tenter d’interpréter cette herméneutique du placard, celui d’où sont sortis les mouvements des fiertés LGBT au tournant des années 1970, mais aussi celui, plus intime et complexe, contenant encore certains secrets cachés au dos des kimonos…
« La carpe et le kimono. Porter l’habit de l’autre » (Coll. Dits) par Damien Delille, disponible en librairie et sur Le Comptoir des presses d’université.