Parmi les premières graveuses de la bibliothèque se trouve la romaine Isabella Parasole (1580 ?-1625 ?), qui grave voire dessine des modèles de broderies et de dentelles parus en 1598 et en 1620 – ces deux ouvrages sont entrés à la BAA avec la collection Foulc en 1914. Bien que Parasole comme les graveuses mentionnées ici n’aient pas été actives uniquement dans ces domaines, la majorité des volumes concernés se placent dans des lignes bien claires de la politique documentaire de la bibliothèque : ornements, manuels de dessin, apprentissage technique. Ce n’est donc pas pour le genre de leurs autrices que ces ouvrages ont été rassemblés dans les collections, souvent dès l’époque de la première Bibliothèque d’art et d’archéologie.

On le constate dès le XVIe siècle, le métier de la gravure n’est pas fermé aux femmes, d’autant plus si elles appartiennent à une famille déjà active dans le domaine de la gravure, comme les Parasole. Mise en exergue dans plusieurs travaux de recherche, cette dimension familiale est capitale car elle crée véritablement les conditions d’existence de l’activité professionnelle des graveuses, en permettant un apprentissage sinon quasi impossible. L’inclusion dans un atelier paternel ou fraternel offre des modèles, un enseignement technique, la constitution d’une culture visuelle et d’un réseau artistique, le tout étant déterminant pour une carrière, quelle que soit sa qualité.

Les sœurs Bouzonnet-Stella

Claudine Bouzonnet-Stella et al. d'après Jacques Stella, Les Jeux et plaisirs de l'enfance, page de titre. Bibliothèque de l'INHA, 8 Est 14.

C’est au XVIIe siècle que les graveuses deviennent particulièrement visibles en ce qui concerne notre bibliothèque, avec les célèbres nièces du peintre Jacques Stella : Claudine (1636-1697), Françoise (1638-1662) et Antoinette Bouzonnet-Stella (1641-1676). Elles reçoivent toutes trois de leur oncle une formation artistique de très bon niveau (peinture et gravure). Stella constitue ainsi avec sa sœur Madeleine et son beau-frère Étienne Bouzonnet un véritable atelier familial dans son logement du Louvre, repris par Claudine, qui sera son héritière. Les trois nièces reproduisent en particulier une part importante des dessins auxquels il se consacre de plus en plus vers la fin de sa vie.

Parmi cette production, l’INHA conserve un exemplaire de Les jeux et plaisirs de l’enfance publié en 1657 par Claudine Bouzonnet-Stella d’après les dessins de son oncle tout juste décédé (8 Est 14). Il est dédicacé aux quatre fils de Jacques-Auguste de Thou, conseiller du Roi et ami de Stella, fils qui ont l’âge des bambins représentés dans le volume. Le privilège royal de publier est explicitement accordé à Claudine, qui grave une partie du recueil. Un an plus tard en 1658, elle publie, avec sa sœur Françoise qui les grave, des ornements d’après l’antique, dédicacés cette fois à Antoine Rabaton, surintendant des bâtiments du Roi, « protecteur de tous les beaux arts ». Dans cette dédicace, Claudine Bouzonnet-Stella se pose explicitement comme graveuse (« Si vous les agreez, vous me donnerez courage de reprendre mon burin… »). Le privilège donne quant à lui le contexte familial de la publication et encourage l’entreprise éditoriale au nom du roi.

De l'enseignement à l'histoire naturelle

Louise-Magdeleine Hortemels, Livre utile à ceux qui dessinent le paysage, Paris, Chez la Veuve Hortemels, [entre 1713 et 1754], page de titre. Bibliothèque de l'INHA, 8 Est 64 (2). Cliché INHA

Une autre dynastie importante entremêle les familles Hortemels, Cochin, Duvivier et Tardieu, riches en graveuses et graveurs. Ainsi, Louise-Magdeleine Horthemels (1686-1767), fille des libraires Daniel Hortemels et Marie-Anne Cellier, épouse Charles-Nicolas Cochin père. Elle signe en graveuse les trois premiers fascicules d’une suite de dix livres de paysages, pour lesquels sa mère occupe la place de libraire et imprimeuse. L’exemplaire de l’INHA, qui regroupe la série sous un seul volume, entre très tôt à la BAA, dès 1912, acheté lors de la vente Louis Garnier, enrichissant en particulier la collection de manuels de dessin.

La nièce par alliance de Louise-Madeleine Hortemels (ne vous perdez pas, voici une généalogie partielle !), Louise Duvivier (1719-1762), nous donne quant à elle des planches touchantes qu’elle grave à « 12 ans et demi » dans un recueil factice du début du XVIIIe siècle rassemblant l’œuvre de son père graveur de médailles, Jean Duvivier. Entrées à la BAA en 1921, ces planches d’essai d’ornements, déjà bien assurées, témoignent de l’apprentissage familial des graveuses. Louise épousera le graveur Jacques Nicolas Tardieu (1716-1791), fils de deux graveurs, Nicolas-Henri Tardieu et Marie-Anne Hortemels, celle-ci sœur de Louise-Magdeleine Hortemels.

En épousant Tardieu, Louise Duvivier entre donc dans une autre famille de graveurs, comme Marie-Anne Rousselet, dite la veuve Tardieu (1732-1826), seconde épouse de Pierre-François Tardieu (graveur, évidemment !). Fille elle aussi d’un médailleur, graveuse comme ses trois sœurs, Rousselet travaille avec son mari et continue après la mort de ce dernier en 1771. Elle donne la page de titre de ce volume de vases de Maurice Jacque, mais participe aussi à une grande entreprise scientifique, celle de l’Histoire naturelle générale et particulière de Buffon, continuée par Lacépède. Buffon accorde une grande importance aux illustrations et s’appuie en particulier sur Jacques de Sève ; les graveurs et graveuses sont plus nombreux et comptent plusieurs femmes, pour les tomes de Buffon comme pour ceux de Lacépède. Parmi elles se trouvent la veuve Tardieu, mais aussi Catherine Haussard, Marie Sticotti (épouse de François Blondel, architecte du Roi et oncle de Jean-François), et d’autres encore obscures comme Marguerite Ad. Renou ou la « Femme Le Villain » (de Gérard-René Le Villain).

Élisabeth Haussard, extrait de la pl. 6 "Chapelier" de L'art de faire les chapeaux de l'abbé Nollet, 1765. Paris, bibliothèque de l'INHA, Fol KO 25.

Filles d’un graveur, Catherine Haussard (1746-1791) et sa sœur Élisabeth (avt 1750-1812) sont d’ailleurs graveuses pour l’Académie des sciences. Elles illustrent de planches techniques des ouvrages appartenant à une autre grande aventure éditoriale de la connaissance, la Description des arts et métiers, sur la menuiserie (Fol KO 32) ou la chapellerie (Fol KO 25) par exemple. Elles donnent aussi toutes deux des planches pour Zend-Avesta, ouvrage de Zoroastre, l’une des premières traductions des textes zoroastriens, par Anquetil du Perron (4 E 54, entré dès 1914 dans les collections). Ces deux graveuses participent donc pleinement d’un milieu scientifique poussé qui fait appel à elles pour ses publications.

Les pierres d'une académicienne et d'une marquise

Autoportrait gravé d'Élisabeth Chéron (tirage posthume), eau-forte et burin. Bibliothèque de l'INHA, 4 Est 161.

Nicolas-Henri Tardieu (le beau-père de Louise Duvivier) fait également une courte apparition dans un ouvrage des collections qui nous introduit auprès d’une autre famille illustre, celle d’Élisabeth Sophie Chéron (1648-1711). Présentée par Charles Le Brun à l’Académie royale de peinture et de sculpture le 11 juin 1672, Chéron est acceptée en proposant comme morceau de réception le premier autoportrait féminin français en peinture. Le portrait gravé qui ouvre le volume de l’INHA (4 Est 161) est son second autoportrait connu, datant de 1694 pour sa traduction des Psaumes, ici légendé d’une inscription posthume. Suivent la suite des Pierres antiques gravées, publiée en 1709, et quelques autres estampes ajoutées. Parmi ces planches, plusieurs sont signées par le frère de Chéron, Louis, mais surtout par Anne et/ou Ursule de la Croix, ses élèves préférées. Ces deux sœurs sont les nièces du second mari de l’artiste, Jacques Le Hay, graveur, éditeur et garde du cabinet des estampes du Roi – (Je)anne sera la légatrice universelle d’Élisabeth Chéron.

Une tête de femme en noir et blanc, de trois quart vers la droite. Elle est couronnée d'épis de blé
Élisabeth Chéron, tête d'après Raphaël, dans Livre à dessiner composé de testes tirées des plus beaux ouvrages de Raphaël, pl. 3. Bibliothèque de l'INHA, anciennes collections BCMN, Res. Fol I 0051.

Le portrait et les planches des pierres sont repris dans un recueil factice provenant de la BCMN, rassemblant une compilation de gravures d’apprentissage d’Élisabeth-Sophie Chéron d’une part et de Sandrart d’autre part. Les estampes qui nous occupent accompagnent le Livre à dessiner composé de testes tirées des plus beaux ouvrages de Raphaël, un manuel de dessin publié par Chéron en 1706, qui montre son attention pour l’action pédagogique, comme elle l’explique dans l’avant-propos au lecteur.

Madame de Pompadour d'après Vien, "Minerve bienfaitrice et protectrice de la gravure en pierres précieuses", eau-forte et burin, 1755. Bibliothèque de l'INHA, 4 Est 66, pl. 8.

Sur ce même sujet de la reproduction de pierres gravées, nous sommes portés vers des sphères de mondanité et d’apprentissage toutes autres : c’est en effet à Madame de Pompadour que l’on doit un volume de 69 planches (4 Est 66), Cochin fils lui ayant enseigné l’art de l’eau-forte. Elle donne ici une suite d’intailles et de camées de Jacques Guay, d’après les dessins de François Boucher et Joseph Vien, sans doute retouchées au burin par son maître de gravures, et suivies de quelques autres feuilles d’après Boucher et des œuvres de sa propre collection (l’un des exemplaires de la BnF compte les mêmes planches). Il manque à l’exemplaire de l’INHA une seule gravure pour avoir la suite a priori complète des productions de la marquise. Les pierres représentées font pour certaines clairement référence au statut de l’amie et l’ancienne maîtresse de Louis XV, mais deux autres figurent des petits chiens de la graveuse. Le frontispice d’après Boucher induit l’idée d’une femme cultivée, s’intéressant autant à la glyptique qu’à la sculpture, au dessin ou à la gravure, et protégeant les arts (voir l’estampe ci-contre et la pierre originale conservée à la BnF).

Hors de France : Londres

Autre centre de gravité des arts du XVIIIe siècle, Londres accueille elle aussi des graveuses et nous donne une idée de la mobilité des artistes à ce moment, avec deux exemples. La capitale anglaise est ainsi la ville d’adoption de Maria Katharine Prestel (1747-1794), d’origine allemande, qui se forme à l’eau-forte et à l’aquatinte auprès de Johann Prestel – elle l’épousera en 1769 puis partira à Londres avec leur fille, qui gravera elle aussi. L’INHA conserve un grand volume antérieur à cet exil, de reproductions de dessins de grands maîtres, selon des techniques variées, sans doute gravé par Johann et Maria Katarina (Fol L 112).

Jean Pillement (1728-1808), dessinateur et ornemaniste, réside également entre 1754 et 1762 à Londres. Il grave lui-même, mais ses dessins sont aussi interprété par Anne Allen, sa seconde épouse. Née dans la capitale anglaise, elle aurait rencontré Pillement dès les années 1770 et elle part avec lui en 1798 dans le Languedoc, dans le contexte de la Révolution française, avant de l’épouser. L’INHA conserve plusieurs suites de chinoiseries et d’ornements de Pillement, parfois en couleurs, avec des variantes de tirages, gravées par Anne Allen. Ces dessins ont également été interprétés par la graveuse Jeanne Deny (1749-1839), aux côtés de quelques-uns des membres de la famille Dagoty.

 

Ces exemples ne sont que quelques fils tirés dans un ensemble probablement plus important. Visiblement très actives dans la production des estampes techniques, d’autres femmes restent encore dans un anonymat quasi total, comme « Melle Raimbau » qui grave pourtant les planches de l’un des traités de joaillerie les plus connus du XVIIIe siècle. Au vu de leurs domaines d’activité dans la gravure, la présence de ces artistes dans les collections de la bibliothèque est loin d’être un hasard, mais elle mérite d’être soulignée, à l’instar de celle qui leur succéderont dans les siècles suivants.

Sophie Derrot, directrice adjointe de la bibliothèque de l’INHA

Pour aller plus loin

Pascale Cugy, « Les épouses de la dynastie Bonnart. Miniaturistes, éditrices ou marchandes d’estampes à Paris sous les règnes de Louis XIV et Louis XV », Nouvelles de l’estampe, 2018 (261). Disponible en ligne : https://doi.org/10.4000/estampe.287

Anne Perrin Khelissa « L’hommage de Fermel’huis à Élisabeth-Sophie Chéron (1712) Le premier éloge académique dédié à une femme artiste en France : un événement historiographique resté sans suite ? », Revue de l’art, 2019/2 (204), p. 41-49. Disponible en ligne : https://doi.org/10.3917/rda.204.0041.

Véronique Meyer, « Six femmes graveurs en France au XVIIe siècle. Les sœurs Bouzonnet-Stella, Marie Briot, Claudine Brunand et Madeleine Masson », dans Élise Pavy-Guilbert, Stéphane Pujol et Patrick Wald Lasowski (dir.), Femmes artistes à l’âge classique : arts du dessin-peinture, sculpture, gravure [colloque international, organisé du 30 mai au 1er juin 2018 à l’Université de Paris Nanterre et au musée du Louvre], Paris, Classiques Garnier, 2021, p. 45-59. Libre accès INHA : N8354 PAVY 2021

Mallory Nicole Haselberge, By the Book: Early Modern Women’s Artistic Education and the Silent Instruction of Print Culture, travail pour le diplôme de master, dir. Anthony Colantuono, Université du Maryland, 2023. Disponible en ligne : https://doi.org/10.13016/dspace/yao8-3sod

Kelsey D. Martin, « Divine Secrets of a Printmaking Sisterhood: The Professional and Familial Networks of the Horthemels and Hémery Sisters », dans Cristina S. Martinez et Cynthia E. Roman (éd.), Female Printmakers, Printsellers, and Print Publishers in the Eighteenth Century. The Imprint of Women, c. 1700–1830, Cambridge University Press, 2024, p. 91-107. Disponible en ligne : https://doi.org/10.1017/9781108953535.009