Paradis perdus : colonisation des paysages et destruction des éco-anthroposystèmesProgramme en cours

Portfolio colonial, dépeignant les paysages, les villes et les industries des possessions et dépendances françaises, ainsi que des pays qui, quoique n’étant pas effectivement sous notre protectorat, font néanmoins partie de la France coloniale en raison de leurs mœurs, leurs traditions et leur langage, photographies rassemblées par John L. Stoddard, Paris, The Werner Company de Chicago, 1895.

L’idée que la nature comme espace essentiel et vital de l’être humain a été contaminée à jamais par un processus irréversible de destruction fait naître de par le monde la manifestation d’un désenchantement qui dit qu’un équilibre fondamental à l’existence humaine a été rompu. Nous proposons la notion de « Paradis perdus », dans toute l’étendue de ses variations sémantiques comme fil conducteur d’une enquête transdisciplinaire sur la colonisation des paysages et ses répercussions sur les vies humaines et leurs représentations.

Nombre de travaux relevant des humanités environnementales tentent grâce aux ressources iconographiques et textuelles de faire le récit de cette rupture. En amont il y aurait eu un autre monde à jamais perdu. C’est l’enseignement de ces travaux et les sources auxquelles ils font appel que ce programme souhaite distinguer et mettre en perspective. Ces sources sont pour certaines encore trop méconnues, notamment celles produites par les scientifiques – botanistes, zoologues, géologues, géographes, etc. – et les artistes qui ont accompagné, sans pour autant les soutenir, les déploiements coloniaux. Pour des raisons politiques et culturelles, de nombreux travaux scientifiques et artistiques de recensement iconographique ont été recouverts, abandonnés et oubliés. Ces travaux participent de l’idée qu’un autre paysage a existé, que d’autres représentations ont opéré. Et qu’ils sont à jamais perdus pour tous.

Il s’agit par ce programme de déconstruire les récits, les savoirs et les usages environnementaux et d’interroger l’accès aux ressources et leurs marchandisations à l’heure de l’Anthropocène, cette nouvelle ère géologique succédant à l’Holocène, où l’action humaine a un impact significatif sur l’étendue terrestre (selon la notion discutée depuis les travaux du climatologue Paul Josef Crutzen), que certains entendent comme Capitalocène (cf. Andreas Malm, Jason Moore, Donna Haraway : c’est la dynamique du capitalisme et non l’espèce humaine en tant que catégorie indifférenciée qui serait responsable de ce bouleversement global), voire comme Occidentalocène (cf ; Christophe Bonneuil), et qui correspond à la mondialisation d’un modèle de développement et à la poursuite des voies aporétiques de l’impérialisme.

Une entreprise de colonisation implique non seulement la conquête d’un territoire, c’est-à-dire l’appropriation d’un espace, la dépossession d’un peuplement et l’exploitation humaine, mais aussi, du fait de représentations et de pratiques différentes du paysage, le bouleversement plus ou moins radical, voire excessif de l’écologie locale. Si ces processus s’observent dès l’Antiquité et dans des aires variées, ils connaissent une accélération qui va de pair avec l’évolution des modèles de domination – tels que l’idée d’empire au sens géopolitique, économique comme religieux –, la sophistication des moyens techniques et la puissance de la mécanisation qui en découlent, le recours à l’esclavage, tout comme le développement des économies-mondes et leur interconnexion au fur et à mesure de la globalisation. La conquête de l’Amérique par les Européens constitue l’un des moments historiques qui illustrent le plus clairement ce type de phénomènes à l’œuvre. Nous savons que les conquêtes coloniales ont été précédées d’explorations qui ont donné lieu à de nombreux prélèvements d’espèces et à une subjectivation des territoires, de leurs peuples et de leurs objets. Portée par les récits de voyage, cette subjectivation alimentera la production d’images ethnographiques, zoologiques, botaniques, cartographiques. Les travaux d’histoire environnementale, notamment ceux de Richard Grove, ont aussi montré que c’est dans les colonies de l’Océan indien, véritables « laboratoires environnementaux », qu’est apparue, entre 1650 et 1850 – et non aux états-Unis dans la seconde moitié du XIXe siècle, comme on l’a longtemps affirmé –, la conscience des perturbations apportées aux écosystèmes par le modèle économique de l’exploitation coloniale et que se sont mises en place, face à l’urgence, les premières mesures de protection, animées par le paradigme du paradis perdu à retrouver.

Le programme s’inscrit simultanément dans le cadre des études postcoloniales, dans le double sillage de l’histoire mondiale et de l’histoire globale et dans le tournant écologique des sciences humaines et sociales. Il entend participer à la poursuite d’une histoire environnementale de la colonisation, à l’élaboration d’une histoire environnementale de l’art, tout juste émergente, et au développement des études sur le paysage dans toutes ses dimensions, à l’échelle globale.

La notion de paradis perdu, qui constitue un lieu commun culturel, a donné lieu ces dernières années à quelques manifestations parcellaires placées sous cet intitulé, qui comprennent des expositions individuelles ou collectives, majoritairement tournées vers l’art contemporain, telles que Lost Paradise, dirigée par Barbara Steiner (Kunstraum de Vienne, 1994), et Paradise Lost, conçue par Paolo Colombo and Levent Çalıkoğlu sur les rapports entre nature et technologie (Istanbul Modern, 2011), à l’exception de celle conduite par Jean Clair et Guy Cogeval en 1995 (Paradis perdus : l’Europe symboliste, Musée des beaux-arts de Montréal), ayant abouti par son importance à un catalogue abondamment illustré. Consacrée aux artistes symbolistes européens de la fin du XIXe siècle, cette exposition abordait leurs œuvres sous l’angle de l’inquiétude à l’égard d’une rupture entre l’homme et la nature entraînée par l’industrialisation et traitait notamment de l’idée de cycles de la vie, de nouveaux territoires, d’hommes nouveaux et de patries retrouvées. Circonscrite au monde européen, étrangère aux questions coloniales, cette manifestation n’a pu pour autant masquer le versant conservateur de ce courant.

Notre projet s’inscrit dans une temporalité, une géographie et une historiographie plus amples, et par sa pédagogie a pour ambition de faire entendre une recherche en phase avec les intentions énoncées.

Ce programme d’une durée de quatre ans, se décline en quatre volets principaux : un séminaire où sont invités des chercheurs, parmi lesquels des figures majeures des humanités environnementales, des spécialistes de l’histoire globale et matérielle ou encore des études postcoloniales, tout comme des paysagistes, des artistes, des écrivains dont les œuvres relèvent du programme, et qui offrira un lieu de rencontre et de mise en lumière de travaux singuliers et cinq ateliers sur sites qui se déroulent à l’étranger. Ce projet sera suivi d’une exposition d’envergure internationale accompagnée d’une manifestation et d’une publication scientifique illustrée.

Les ateliers sont dédiés à des travaux d’artistes vivants qui questionnent les enjeux du programme quant à la colonisation des paysages et la représentation de ceux qui en ont été affectés et la destruction des éco-anthroposystèmes qui en a résulté. Des jardiniers paysagistes et botanistes participeront parallèlement à ces ateliers. Ces ateliers auront également une portée internationale par leur sujet et les experts qui y participent. Enfin, elles ont pour vocation de réunir à la fois des universitaires et des conservateurs, figurant notamment parmi nos partenaires institutionnels.

La direction de ce programme est assurée conjointement par une historienne de l’art et écrivain, spécialiste des processus de mondialisation et des constructions de représentations relevant des études postcoloniales et par un historien des jardins et du paysage, spécialiste des représentations et des pratiques qui leur sont associées.

  • Zahia Rahmani, responsable du Domaine Histoire de l’art mondialisée, INHA
  • Hervé Brunon, directeur de recherche au CNRS, Centre André Chastel
  • Stephane Gaessler, chargée d’études à l’INHA

Site dédié

2018

Séminaire

Ateliers

  • « Paradis perdus » : Atelier n°1
    10 - 13 octobre 2018, Benslimane, Maroc
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