Journées européennes du patrimoine16-17 septembre 2017

La porte d’Ishtar au Pergamonmuseum de Berlin

L’esprit de cette manifestation est de proposer au grand public un regard sur les objets et les méthodes de l’histoire de l’art. Elle se déroulera en deux temps : le 16 septembre, la Galerie Colbert proposera une journée thématique ; le 17 septembre, c’est la Bibliothèque de l’INHA qui ouvrira ses portes au public ; à cette occasion les étudiants de la Galerie Colbert et de l’École nationale des chartes donneront une présentation de l’actualité de leurs travaux.

La journée thématique du 16 septembre mettra à l’honneur un chef-d’œuvre de l’architecture antique : la Porte d’Ishtar de Babylone. À travers cette œuvre seront convoqués un passé millénaire et une civilisation aux identités historiques plurielles : le Proche-Orient ancien. Mais ce cadre ne saurait en aucune manière constituer une limite spatio-temporelle aux contributions proposées à l’occasion de cette journée. Bien au contraire, les axes thématiques énoncés ci-dessous esquissent les résonances multiples que la Porte d’Ishtar est susceptible de déclencher dans tous les champs et toutes les périodes de l’histoire de l’art. Ces contributions dresseront un état des recherches menées à l’heure actuelle, mais il est encore plus déterminant qu’elles donnent à comprendre, à un public qui n’en est pas familier, le sens et les enjeux de notre discipline. Le caractère inédit des propositions n’est donc pas une exigence. Nous invitons au contraire les contributeurs à ne pas hésiter à se saisir de chefs-d’œuvre ou d’objets emblématiques de l’histoire de l’art et de l’archéologie, et à souligner l’importance de l’historiographie et de son approche critique dans la pratique de notre discipline, ou encore à insister sur les méthodes d’analyse de ces objets, qu’elles soient de nature empirique ou qu’elles relèvent des sciences de laboratoire.

Autour de la porte d’Ishtar de Babylone

La porte d’Ishtar illustre la puissance de Babylone (Irak), dont les murailles internes, percées de huit grandes portes, firent l’admiration et la crainte des ennemis de l’antique cité. Aujourd’hui restituée au sein du Pergamonmuseum de Berlin, elle fut édifiée au début du VIe siècle avant J.-C. par Nabuchodonosor II, qui bâtit son empire (dit néo-babylonien) sur les ruines de l’empire assyrien à la fin du siècle précédent avec le concours des Mèdes (Iran).

Grand bâtisseur, Nabuchodonosor II restaura aussi, à la suite de son père, des temples construits au cours du IIe millénaire, ainsi que la grande enceinte, rénovant ainsi certains ensembles architecturaux qui avaient donné à la grande cité sa physionomie d’ensemble au XIIe siècle avant J.-C.

Toutefois, dès 539 avant J.-C., soit quarante ans à peine après la construction de la porte d’Ishtar, Cyrus, roi d’Anshan (Iran), premier souverain de la dynastie achéménide, conquit Babylone et la plaça sous domination perse. Babylone ne devait plus jamais être la capitale d’un empire, si ce n’est celui, éphémère, d’Alexandre le Grand. Elle allait néanmoins demeurer une métropole considérable et maintenir son activité économique, religieuse et intellectuelle jusqu’à l’ascension des Perses Sassanides au Ier siècle après J.-C.

Définitivement réduite au rang de petit village posé sur des ruines à compter de la conquête arabe (VIIe siècle après J.-C.), Babylone allait continuer d’incarner à elle seule ce que l’Orient ancien représente dans l’imaginaire de l’Occident encore aujourd’hui : le berceau de la civilisation, de l’écriture, de l’état, de l’épopée, de la science et de la religion.

Axes thématiques non limitatifs de la journée


Jardins suspendus de Babylone imaginés au XVIIIe siècle (Humphrey Prideaux)
Rêver ou haïr Babylone ?

Les auteurs classiques tels qu’Hérodote ou Ctésias (tous deux au Ve siècle avant J.-C.) jouèrent un rôle déterminant dans la formation de l’imaginaire de Babylone. Les listes des merveilles du monde énoncées durant l’Antiquité classique (à partir de la fin du IIe siècle avant J.-C.) couronnaient la cité de deux merveilles : ses jardins suspendus (dont la localisation et le commanditaire sont toujours l’objet de spéculations) et ses fortifications, dont la porte d’Ishtar faisait partie.

À l’exubérance de certaines descriptions est venu s’ajouter un effet de loupe donné à l’histoire de Babylone et de ses rois par des historiens tels qu’Orose (Ve siècle après J.-C.), qui fut abondamment lu au Moyen Âge et au début de l’époque moderne, et confondait dans l’histoire de Babylone celle de l’empire assyrien.

Ainsi, pour les auteurs anciens, rien n’égale la beauté et la richesse de Babylone si ce n’est sa puissance. La Bible présente celle-ci comme la puissance destructrice par excellence. En effet, après avoir pris une première fois Jérusalem en 598-597 avant J.-C., Nabuchodonosor II mate la rébellion de Sédécias, roi de Juda (royaume de Jérusalem), en 587, incendie la ville et emmène une grande partie de la population en captivité. C’est une fois son empire constitué que Nabuchodonosor entreprend les vastes chantiers de sa capitale, notamment celui de la porte d’Ishtar.

Les prophètes de la Bible annoncent la destruction de cette brillante cité. Babylone e
Pieter Brueghel l’Ancien, La Tour de Babel, 1563, huile sur panneau, Vienne, Kunsthistorisches Museum
st non seulement l’ennemie mortelle de Jérusalem, mais elle est l’anti-Jérusalem, la cité qui répand le vice sur la Terre. « Babylone était une coupe d'or aux mains de Yahvé, elle enivrait la terre entière, les nations s'abreuvaient de son vin, c'est pourquoi elles devenaient folles » écrit le prophète Jérémie. Les auteurs des livres prophétiques s’appuyaient sans doute sur les représentations déjà colportées par les historiens classiques. Hérodote dépeint une civilisation de la débauche, au sein de laquelle était pratiquée une prostitution rituelle liée au culte d’Ishtar, et où l’on vendait les filles nubiles à leurs prétendants sur le marché — mythologie reprise à l’époque victorienne par Edwin Long (The Babylonian Marriage Market, 1875).

La beauté envoûtante de Babylone, de ses palais, de ses jardins, devient l’incarnation du vice. Au Ier siècle après J.-C., Babylone est la Grande Prostituée de l’Apocalypse de Jean, image qui traversera tout le Moyen Âge jusqu’à l’époque moderne avec une remarquable constance. Or Babylone n’était plus au Ier siècle après J.-C. que l’ombre d’elle-même. La puissance arrogante, la métropole du péché qui est alors visée, c’est Rome. Et c’est toujours Rome que Babylone désigne allégoriquement dans les écrits de Martin Luther au début du XVIe siècle, mais cette fois il s’agit de la Rome pontificale, dont le motif de la Tour de Babel dans les arts de l’Europe du Nord (Bruegel l’Ancien en peint trois versions) prophétisera à nouveau la chute.


Constant Anton Nieuwenhuys, esquisse pour le projet New Babylon
Vertiges de la métropole

Nulle cité de l’Antiquité n’était plus vaste qu’elle selon Hérodote qui a compté 100 portes dans sa grande enceinte, là où Ctésias en a dénombré 250 ! Quant à Aristote, il prétend que la nouvelle de l’entrée des Perses dans Babylone ne parvint aux habitants des confins de la cité que trois jours plus tard !

La fameuse tour, dont le mythe a vraisemblablement été inspiré par la ziggourat du temple de Marduk édifiée par Nabuchodonosor II et son père, résume l’image de la vanité des bâtisseurs mésopotamiens ; mais avec l’effacement du prisme religieux à partir du XVIIIe siècle, Babylone est aussi le symbole de la prouesse technique, de la maîtrise des arts mécaniques lancée par l’humanité unie à la conquête de l’impossible, contre l’adversité des éléments naturels.

La cité elle-même évoque l’urbanisation galopante des villes industrialisées ou encore le symbole d’une nouvelle utopie urbaine et cosmopolite qui rapprocherait les hommes au lieu de les rendre mutuellement indifférents (Constant Anton Nieuwenhuys, New Babylon, 1960s).


La Porte noire de Trêves, v. 200 après J.-C.
Portes et seuils

La porte d’Ishtar est peut-être l’exemple le plus célèbre de ce trait saillant de l’architecture des villes que sont les portes monumentales. Elles cumulent les fonctions pratiques, militaires et cérémonielles. Premier aspect d’une ville que les étrangers aient à connaître, elles surenchérissent sur la puissance des murailles et y ajoutent une dimension ornementale et symbolique.

Les arcs triomphaux romains marquent le passage de leurs dédicataires dans le temps plus encore que dans l’espace urbain, par la commémoration de leurs hauts faits. À la fin de l’Antiquité tardive, les fonctions militaires des portes urbaines s’exacerbent pour ne s’effacer qu’au XVIe siècle, avec notamment la Porta Pia de Rome dessinée par Michel-Ange (1561-1564). À Paris, c’est à la fin du XVIIe siècle que les portes, désinvesties des fonctions militaires désormais assurées par les forteresses frontalières du royaume, sont pleinement livrées à l’expression de la pompe monarchique.

Franchir une porte, c’est passer d’un monde à l’autre, pénétrer dans une juridiction ou franchir un seuil sacré. Au Moyen Âge, les portails (et parfois les portes) des églises concentrent de vastes programmes iconographiques. Le Christ lui-même est la porte ; franchir le seuil c’est se soumettre à sa loi et accepter l’avenir eschatologique qui est parfois représenté au-dessus de la porte : le paradis pour les élus et l’enfer pour les damnés. À ceux qui se présentent devant elle, la Porte de l’enfer de Rodin résume elle aussi la « cité des peines » (Dante) qui s’étend au-delà.


Michel-Ange, Sybille de Delphes, 1509, Rome, chapelle Sixtine
Mages, astrologues, oracles et sybilles

Babylone est la cité des mages et l’un des berceaux de l’art de la divination. Dès le IIIe millénaire, des mages mésopotamiens ouvraient les entrailles des animaux sacrifiés pour y lire l’avenir. Bien attestée chez les Étrusques, cette pratique s’est diffusée dans le monde romain, ses praticiens portant le nom d’haruspices.

Dans le monde grec, la divination était le fait des oracles, dont la plus fameuse était la Pythie de Delphes. La Grèce ionienne (Asie mineure) lui oppose le mythe de la Sybille (VIe siècle) ; son implantation dans de multiples points d’ancrage de la culture ionienne est à l’origine de leur multiplication. Le personnage est acculturé par l’iconographie chrétienne tardive et devient l’incarnation de la révélation divine faite aux peuples païens.

L’héritage de la science chaldéenne est également déterminant dans l’histoire de l’astrologie au temps de l’empire de Nabuchodonosor II (milieu du Ier millénaire avant J.-C.). On doit en effet le Zodiaque aux astronomes babyloniens et l’idée d’appliquer la science astronomique à la prévision des évènements terrestres ou à la compréhension des états de l’âme. À l’instar d’autres domaines de la connaissance tels que la médecine, l’astrologie fut transmise à l’Occident par l’intermédiaire des savants et traducteurs du monde arabe, notamment le Juif espagnol Abraham ibn Ezra (XIIe siècle). Au XVe-XVIe siècle, elle est devenue un instrument politique, tout particulièrement dans l’Empire germanique, et un thème majeur de l’histoire des affects et de l’émergence des savoirs modernes, dont l’atlas Mnemosyne d’Aby Warburg (1926-1929) a délivré une démonstration magistrale.

Puissances animales

« J’ai établi à leurs angles d’indomptables taureaux de cuivre et d’effrayants dragons, remplissant ces portes de splendeur pour l’émerveillement de tout le Pays ». Ainsi parle la voie de Nabuchodonosor II par l’inscription sur briques émaillées bleues de la porte d’Ishtar. La Porte a connu plusieurs états durant le règne même de son commanditaire. L’ajout des briques émaillées est intervenu dans un second temps, mais dès sa création elle était ornée de figures animales monumentales comme d’autres portes monumentales plus anciennes telles que celles de Hattusa (Anatolie, XVe-XIIIe siècles) ou Mycènes (Péloponnèse, XIIIe siècle avant J.-C.).


Détail du panneau des lions, Grotte Chauvet-Pont-d’Arc, plus de 30 000 ans avant J.-C.
Les plus anciennes formes d’art connues donnent à l’animal, et notamment à l’animal dangereux, une place considérable et ne laissent pas de susciter des interprétations multiples envers les relations homme-animal aux origines de l’humanité. Ces relations jouent un rôle structurant dans de nombreuses cultures à travers le monde, qu’elles soient envisagées en termes de domination, de communication, de partage de qualités ou de puissances, ou encore d’analogies dans les comportements et les modes de vie sociale des hommes et des animaux. Les sociétés non-occidentales sont souvent associées aux sociétés primitives, et leur sont réservées les catégories du totémisme et de l’animisme. Pourtant, un tel partage des mondes fait l’objet depuis quelques années de nouvelles considérations.

Pillage, destruction, sauvetage et reconstruction des œuvres d’art et des monuments

C’est à la toute fin du XIXe siècle que Robert Koldewey, après deux prospections sur le site de Babylone en 1887 et 1897, qui lui avaient permis de découvrir des briques à décor polychrome, reçut les moyens de mener une mission scientifique d’ampleur sur le site. L’État allemand formait de grands espoirs pour un futur département d’antiquités orientales à même de concurrencer ceux du Louvre et du British Museum.

Au-delà des questions qu’elles posent quant aux méthodes de restitution, les collections d’archéologie orientale constituées grâce aux empires coloniaux et sur fond de concurrence entre impérialismes, apparaissent, vues d’aujourd’hui, comme une entreprise prophétique de sauvetage des vestiges de la civilisation du Proche-Orient antique, durement touchés depuis 2003.


Ruines du temple de Bel à Palmyre, photographiées par l’équipe ICONEM à la suite du départ de Daesh, le 27 mars 2016
Le public se passionne pour la Mésopotamie. En témoignent les énormes succès rencontrés par Uruk, 5000 Jahre Megacity du Pergamonmuseum de Berlin en 2013 ou encore L’Histoire commence en Mésopotamie organisée au Louvre-Lens fin 2016-début 2017. Précisément, notre imaginaire peine à se représenter que le site archéologique de Babylone se situe aujourd’hui en Irak, à une centaine de kilomètres au sud de Bagdad et de la zone d’influence du dit État islamique (plus exactement près de la ville d’Hilla). Depuis la deuxième guerre d’Irak et le début du conflit syrien, le pillage des sites, la destruction des collections muséographiques et le trafic des biens culturels ont été massifs. Cette actualité brûlante et fortement investie de passions idéologiques soulève à nouveau l’enjeu de l’appropriation du passé et conduit à s’interroger sur la définition d’un patrimoine mondial de l’humanité.

Pour contribuer

Les contributions à la journée thématique autour de la Porte d’Ishtar (16 septembre 2017) se partageront en deux formats :

  • Des conférences d’une durée de 30 min (suivies d’un temps de discussion avec le public) pour lesquelles nous convions tout particulièrement les chercheurs confirmés à soumettre des propositions ;
  • Des communications écrites illustrées (posters) pour lesquelles nous convions tout particulièrement les étudiants et diplômés récents à soumettre des propositions. Les propositions feront l’objet d’un concours, dont le vainqueur sera invité à donner une conférence de 30 min dans la programmation des chercheurs confirmés. Plusieurs propositions peuvent être adressées par le même contributeur. La mise en forme de ces communications sera effectuée par le comité d’organisation de l’évènement.

Le dimanche 17 septembre 2017, c’est la bibliothèque de l’INHA qui accueillera le public des journées européennes du patrimoine. Les étudiants et diplômés récents de la Galerie Colbert et de l’ENC sont invités à présenter leurs travaux d’études dans le cadre d’une session Petits exercices d’érudition dans la salle Labrouste (le format des communications est de 10 min).

Pour les trois formats de contribution, les propositions sont à adresser à Sébastien Biay (sebastien.biay @ inha.fr) sous la forme d’un titre et d’un résumé de 5 à 10 lignes accompagnés de vos noms et institution(s) de rattachement au sein de la Galerie Colbert ou de l’ENC avant le 15 mai. Les propositions seront sélectionnées par le comité scientifique des partenaires de la Galerie Colbert.