Historien de l’art, professeur
Sujets d’étude
Art religieux en France du XIIe au XVIIe siècle, iconographie médiévale, art médiéval français (vitraux, peintures murales, cathédrales), églises de Rome, art français et art allemand
Carrière
1872-1878 : études secondaires au lycée de Saint-Étienne
1883-1886 : étudiant à l’École normale supérieure
1886 : agrégé de Lettres
1886-1889 : enseigne au lycée de Saint-Étienne
1889-1893 : professeur de rhétorique au lycée de Toulouse
1895 : professeur de rhétorique au lycée Lakanal à Paris
1898 : professeur de rhétorique au lycée Louis-le-Grand
1899 : soutient ses thèses de doctorat à la Sorbonne (thèse latine : Quomodo Sybillas recentiores artifices repraesentaverint ; thèse française : L’Art religieux du XIIIe siècle en France)
1906 : chargé d’un cours d’histoire de l’art chrétien du Moyen Âge à la Sorbonne
1912 : titulaire de la nouvelle chaire d’histoire de l’art médiéval à la Sorbonne
1918 : élu à l’Académie des inscriptions et belles-lettres
1923-1937 : directeur de l’École française de Rome
1927 : élu à l’Académie française
28 juin 1928 : reçu à l’Académie française par le romancier Edouard Estaunié
Juillet 1928 : remise de son épée d’académicien au château de la Bâtie d’Urfé
1945 : conservateur du musée Jacquemard-André à l’abbaye de Chaalis
1948 : l’Institut de France lui décerne le prix Osiris
6 octobre 1954 : s’éteint à l’abbaye de Chaalis, à l’âge de 92 ans
10 octobre 1954 : messe de funérailles à Saint-Étienne-du-Mont : au nom de l’Académie française, hommage d’André Siegfried

L’œuvre scientifique d’Émile Mâle est une admirable apologie de la vieille France catholique, de l’ordre mais aussi de la poésie de ses grandes cathédrales, du pathétique et des larmes de la piété de la fin du Moyen Âge, et de l’art catholique « romain » rénové après le Concile de Trente. Pendant plus d’un demi-siècle, Mâle étudia avec toute la patience d’un grand érudit mais aussi avec toute l’ardeur d’un ardent fidèle « la pensée de l’église s’exprimant dans l’art ». Son premier grand livre, L’Art religieux du XIIIe siècle en France, fut publié en 1899 à la veille de la séparation de l’Église et de l’État et dans le climat spirituel du renouveau catholique. Dans le dernier chapitre, Mâle protestait avec véhémence contre l’interprétation laïque de l’art gothique : « Non, les artistes du Moyen Âge ne furent ni des révoltés, ni des “penseurs”, ni des précurseurs de la Révolution. » Cinq ans plus tard Marcel Proust cite Émile Mâle dans son fameux article « La mort des cathédrales », autre protestation contre la menace laïque qui voulait séculariser les monuments sacrés du Moyen Âge. Après le bombardement de la cathédrale de Reims en septembre 1914, Mâle écrit dans la Revue de Paris : « Quand la France apprit que la cathédrale de Reims était en flammes, tous les cœurs se serrèrent ; ceux qui pleuraient un fils trouvèrent encore des larmes pour la sainte Église. » L’historien de l’art de l’Église était aussi un fils fidèle de sa patrie. Il était certes un grand savant, mais toutes ses études étaient une profession de foi chrétienne et patriotique.
En sortant premier à l’agrégation à l’issue de sa scolarité à l’École normale supérieure en 1886, Mâle aurait pu se vouer aux études classiques. Mais il renonce à l’École d’Athènes. C’est pendant un voyage en Italie en septembre de la même année qu’il découvre dans la chapelle des Espagnols à Santa Maria Novella à Florence sa vraie vocation : l’histoire de l’art médiéval. Dans ses Souvenirs inédits, il écrit : « Une fresque [celle d’Andrea da Firenze] me représentait le génie organisateur du Moyen Âge en personne : saint Thomas d’Aquin. C’est une œuvre triomphale. Le Saint, un soleil d’or sur la poitrine, sa Somme à la main, domine tous les hommes du génie de l’Antiquité et du Moyen Âge […]. Je vis, comme à la lumière d’un éclair, que c’était le Moyen Âge que je devais étudier. » C’était la pensée scolastique transformée en image qui attirait le jeune Mâle vers le Moyen Âge. « Je disais adieu, ce jour-là », continue-t-il, « à la Grèce et à l’art grec ».
Cinq ans plus tard, il publie son premier article : « Les arts libéraux dans la statuaire du Moyen Âge ». Il y traite des branches de la science médiévale, transformées par les artistes en personnification. Mâle a découvert le grand thème de sa vie : l’art médiéval guidé par les savants. Il devient un observateur infatigable des monuments de la France médiévale. Enseignant au lycée de Toulouse, il écrit un article sur les chapiteaux romans du musée des Augustins (1892). En 1893, il s’explique sur « l’enseignement de l’histoire de l’art dans l’université ». Il demande une place pour l’archéologie du Moyen Âge « dans nos facultés ». Ce texte se lit comme un programme de sa propre recherche : « Il n’y a qu’un moyen d’expliquer le Moyen Âge, c’est d’entrer aussi profondément que possible dans la pensée chrétienne. » Et encore : « Mais l’art du Moyen Âge – et c’est ce qui doit nous toucher surtout – ferait mieux comprendre et mieux aimer la France d’autrefois. » La pensée chrétienne et la patrie étaient les deux grandes perspectives qui orientaient sa vision de l’art médiéval.
En 1898 paraît L’Art religieux du XIIIe siècle en France. De tous les livres de Mâle, c’est le plus limpide. Il commence avec une phrase devenue fameuse : « Le Moyen Âge eut la passion de l’ordre. » Suivant le Speculum Majus de Vincent de Beauvais, Mâle subdivise l’immense richesse des statues et des images qu’on admire dans les cathédrales françaises en quatre miroirs : le Miroir de la Nature, le Miroir de la Science, le Miroir moral et le Miroir historique. Même après cent ans, nous n’avons vu aucun autre livre qui présente l’iconographie du XIIIe siècle avec une telle force de synthèse. Certes, notre connaissance de l’iconographie médiévale est aujourd’hui plus étendue. Mais il serait banal de vouloir énumérer les « erreurs » dans ce livre superbe. Les pages sur la faune et la flore, les vices et les vertus, le culte de la Vierge restent des exposés d’une clarté exemplaire. Si l’on désirait émettre une réserve, elle devrait être d’ordre général. Tout en voulant pénétrer la pensée du Moyen Âge, Mâle reste un enfant du XIXe siècle et ne peut échapper à la tendance « moderne » des classifications systématiques. Il choisit Vincent de Beauvais comme guide, mais reste dans l’ombre de Linné. Il lit la cathédrale comme un traité scientifique.
Mâle était un travailleur de longue haleine. Dix ans après son livre sur le XIIIe siècle, il publie son grand ouvrage L’Art religieux de la fin du Moyen Âge en France. Son intention reste la même : écrire « l’histoire de l’iconographie » comme « l’histoire des rapports de l’art avec la pensée de l’Église ». Mais le sujet est différent, dispersé. Le nouveau livre ne peut plus offrir une synthèse, il doit déployer un vaste panorama, décrire sur un ton qui devient parfois presque lyrique comment l’art religieux des XIVe et XVe siècles traduit des sentiments nouveaux : le pathétique et la tendresse humaine. « L’art serein […] est suivi de l’art passionné, douloureux », « on dirait que la chrétienté toute entière reçoit le don des larmes ». On rencontre dans ces pages un Mâle qui semble être plus proche de Huysmans que de Vincent de Beauvais.
Il y a dans ce livre des parties très belles. Mâle parle avec finesse de l’inspiration que saint François d’Assise, les Méditations sur la vie du Christ, des mystiques tels que Suso ou Tauler ont exercée sur les images pieuses. Le long chapitre sur l’iconographie du Tombeau reste, malgré les nombreuses études postérieures sur ce sujet, un exposé d’une clarté admirable. Mais on ne peut nier, cent ans après, que de grandes parties de ce texte datent. On a souvent remarqué que Mâle avait exagéré l’influence des mystères sur l’art. Il parle avec une sensibilité touchante des images qui évoquent la souffrance du Christ : le Christ et la Vierge de pitié. Mais il ne connaît pas les exemples en dehors de la France et fausse l’histoire de ces images nouvelles. L’amour de la patrie devient une barrière pour sa science. Il est l’un des premiers à mentionner l’obsession astrologique qui se reflète dans les images, mais le nom d’Aby Warburg et de sa fameuse bibliothèque reste inconnu à ce grand historien de l’iconographie chrétienne. Il semble vivre dans un autre monde.
C’est seulement en 1922, quatorze ans plus tard, que paraît le volume suivant sur l’art religieux du Moyen Âge en France, qui traite du XIIe siècle. Pendant les années sombres de la guerre, qui virent l’incendie de la cathédrale de Reims et la destruction du château de Coucy, Mâle écrit un petit livre de rancœur : L’Art allemand et l’Art français du Moyen Âge. « Dans le domaine de l’art », annonçait-il, « l’Allemagne n’a rien inventé ». Il démontre sur un ton polémique qui ne transparaît dans aucun de ses autres livres que l’art des peuples germaniques avait ses origines en Orient, que l’architecture et la sculpture allemande copiaient des modèles français ou italiens. Non que cette démonstration fût tout à fait fautive. Mâle faisait un honorable effort pour « rassembler les faits ». Mais à l’heure de la haine, l’histoire de l’art s’était déformée en une sorte de compétition sportive entre nations.
En parcourant le livre sur le XIIe siècle, le lecteur admire la force et le génie de l’auteur à brosser un tableau cohérent de toute une époque, de sa richesse et de sa diversité. Certes, les cent vingt premières pages dans lesquelles il parle de l’influence des manuscrits sur la sculpture et des origines orientales de l’iconographie du XIIe siècle sont nettement dépassées, mais les deux chapitres sur les pèlerinages, les routes d’Italie et d’Espagne, la Chanson de Roland, les jongleurs et l’expansion de la sculpture romane restent de grands textes, même si Mâle s’est parfois trompé sur la chronologie en voulant à tout prix accorder la priorité aux monuments français. Le chapitre sur le portail historié offre une synthèse qui n’a jamais été dépassée. Chose rare, dans ce livre sur le XIIe siècle, l’historiographie et l’érudition deviennent sous sa plume une sorte de conte poétique.
Dans son livre sur l’art religieux de la fin du Moyen Âge, Mâle avait promis d’étudier dans un autre volume l’iconographie nouvelle née après le Concile de Trente. C’est à Rome, en tant que directeur de l’École française, qu’il écrit ce livre entre 1923 et 1932. Cette fois, il traite non seulement de l’art religieux en France – dans sa patrie – mais aussi dans toute l’Europe catholique – Italie, Espagne, Flandres. C’est l’art de l’Église qui – face au protestantisme – devait « lutter, affirmer, réfuter ». Les théologiens tels que Bellarmin répondaient à Luther et Calvin. « L’art », écrit Mâle, « répondait à son tour ». Son chapitre « L’art et le protestantisme » prend un tour apologétique. « Tout ce que le protestantisme attaquait : culte de la Vierge, primauté de saint Pierre, foi en l’intervention des saints, vénération des images et des reliques, toutes ces antiques traditions furent défendues par l’art, allié de l’Église. »
Ce livre est d’une richesse étonnante et, en 1932, son contenu était d’une nouveauté presque totale. Mâle discute de l’art romain du XVIIe siècle, mais jamais il n’use du mot « baroque ». L’extase, la vision, le spectacle terrible des martyrs, la présence théâtrale de la mort, comme on l’observe dans l’art du XVIIe siècle, sont pour lui autant d’expressions d’une dévotion nouvelle qu’il retrouve dans les livres de piété de l’époque. Il parle avec ferveur de l’art espagnol inspiré par sainte Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix. Puis, il y a une surprise : il découvre l’iconologie de Cesare Ripa, qui était alors complètement oublié, et y trouve la clef qui permet de comprendre non seulement les œuvres religieuses mais également les peintures et les statues du château de Versailles. Curieuse coïncidence : dans l’ambiance de la Bibliothek Warburg à Hambourg, Panofsky et Saxl reconnaissaient, eux aussi, au même moment, l’importance de Ripa. Mais Mâle ne semble pas avoir eu connaissance de cet autre grand « chantier iconographique ». Son livre sur l’art religieux du XVIIe siècle n’a pas eu toute la résonance qu’il aurait méritée. Cette grande vision de l’art catholique après le Concile de Trente reste inégalée jusqu’à aujourd’hui.
Dans sa retraite dans le Bourbonnais et à Chaalis, Mâle écrit de nombreux autres livres. Les beaux volumes sur les cathédrales de Chartres et d’Albi sont des échos de ses anciennes études sur l’art religieux du Moyen Âge. Rome et ses vieilles églises est un souvenir de ses années romaines. Le plus important de ses ouvrages de vieillesse est La Fin du paganisme en Gaule.
Dans le panthéon des grands historiens de l’art, Émile Mâle occupe une place à part. À l’époque d’Alois Riegl et d’Heinrich Wölfflin, de Roberto Longhi et d’Henri Focillon, Mâle demeure l’héritier de l’iconographie chrétienne du XIXe siècle, d’Adolphe Didron, Cahier, Martin, Piper et Kraus. Mais il a transformé cette vieille iconographie chrétienne, à la fois systématique et fragmentaire, en une histoire vivante de la pensée de l’Église – catholique –, telle qu’elle se reflète dans l’histoire des images pieuses. Son histoire de l’art religieux n’est pas une entreprise neutre. Elle évoque des mémoires, des traditions, elle se réfère à des valeurs. C’est une profession de foi, très savante et érudite, mais aussi rêveuse et poétique, et parfois non exempte de préjugés. En outre, qualité rare, Mâle savait écrire. Ainsi la grandeur et la « mission » de son œuvre dépassent l’horizon de l’histoire de l’art.
Willibald Sauerländer, directeur honoraire du Zentralinstitut für Kunstgeschichte de Munich

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Anonyme, Émile Mâle sur la loggia du palais Farnèse (Rome), vers 1930, © collection Gilberte Mâle.
Photographie.