Militaire de carrière, conservateur de musée
Autres activités
Archéologue, historien de l’art
Sujets d’étude
Épigraphie romaine, fouilles archéologiques, sculpture gallo-romaine
Carrière
1869-1875 : scolarité à Saint-Hippolyte-de-Caton, puis à Euzet, et au collège d’Alès (Gard)
1878 : élève à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr
1880 : sous-lieutenant d’infanterie
1882-1883 : participe avec son bataillon à l’expédition de Tunisie
1884 : lieutenant
1886-1897 : professeur de topographie et de géographie à l’École militaire d’infanterie de Saint-Maixent
1890 : chef de garnison
1901 : correspondant de l’Académie des inscriptions et belles-lettres
1905 : nommé commandant, puis chef de bataillon
1906-1908 : directeur des fouilles d’Alésia
1906-1910 : attaché à la section historique de l’armée
1910 : mis hors cadre de l’armée
1913 : admis à faire valoir ses droits à la retraite de l’armée
1915 : élu membre du Comité des travaux historiques et scientifiques (section d’archéologie)
1915-1919 : rappelé en activité à sa demande pendant la période de la guerre
1919 : élu membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres
1919-1937 : conservateur du musée archéologique de Nîmes et des monuments romains du Gard
1939 : décès à Avignon
Chevalier de la Légion d’honneur (1898), officier (1919), commandeur (1939) ;
membre résidant de la Société nationale des antiquaires de France (1905) ;
membre de l’Institut français d’anthropologie (1911) ; docteur honoris causa de l’université de Gand (1924) ; président de l’Académie de Nîmes (1932) ; membre de la Commission des fouilles (France) (1933) ; membre de l’Institut archéologique allemand (1933)
Membre de la Société royale de Belgique et de la Société pour la recherche et la conservation des monuments historiques dans le Grand-Duché du Luxembourg

Émile Espérandieu, familièrement appelé le « commandant » Espérandieu, bien qu’il ait terminé sa carrière militaire comme lieutenant-colonel, a été l’une des figures les plus marquantes de l’archéologie gallo-romaine entre le début du XIXe siècle et la veille de la Première Guerre mondiale. Personnalité extrêmement active, il mena de front jusqu’en 1910 une carrière militaire et ses recherches d’archéologue et d’historien de l’art. Puis, à partir de 1918, il se consacra entièrement à l’archéologie métropolitaine, ayant dû renoncer à faire carrière dans l’armée pour des raisons médicales (surdité aggravée).
Issu d’une vieille famille protestante du Gard, après avoir fait des études classiques au lycée d’Alès, il se tourne vers l’armée pour rentrer à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr d’où il sort sous-lieutenant en 1880. Les années 1882-1883 sont pour lui les années charnières qui vont décider de sa vocation d’archéologue : envoyé avec son bataillon en Tunisie, il a la responsabilité d’un vaste territoire autour du Kef et découvre les réalités de la civilisation romaine dans les ruines des sites tunisiens, notamment à Mactar, Dougga, Teboursouk, etc. Doué d’un excellent coup de crayon, il s’emploie à faire des relevés des monuments (particulièrement à la demande du grand fouilleur de la Carthage de l’époque, le Père Delattre) et surtout il recopie inlassablement des inscriptions latines, l’épigraphie devenant rapidement chez lui une spécialité qu’il n’abandonnera plus. C’est donc à l’épigraphie romaine de la Tunisie qu’il consacre ses premiers travaux. Nommé à son retour en France, professeur de topographie et de géographie à l’École militaire d’infanterie, il excelle dans cet enseignement et son cours sur ce sujet ne connaîtra pas moins de quatre rééditions. Très tôt frappé par une grave surdité contractée à l’armée, il est mis à la retraite anticipée en 1910 et ne reprendra du service qu’au moment de la guerre de 1914-1918, sur ses instances auprès du ministère. C’est un des aspects les plus marquants du personnage que ce patriotisme militant, doublé d’un dreyfusard convaincu, conjugué d’autre part avec un respect et une intransigeance absolus envers les droits de ses confrères allemands. Il le montrera notamment lorsque, en 1920, le ministère tarde à rendre à l’ancien conservateur du musée de Metz, Johann Baptist Keune, les documents de travail qu’il avait accumulés dans son bureau pendant la période de l’occupation allemande : Espérandieu n’hésitera pas à écrire au ministre de la Guerre pour exiger que l’archéologue allemand puisse reprendre possession de ses archives.
Son activité d’archéologue commence à se déployer à son retour de Tunisie dans le domaine de l’épigraphie gallo-romaine et chaque nouveau lieu de garnison est pour lui l’occasion de prospecter les inscriptions locales et d’en tirer de multiples articles avant de les réunir dans des corpus, où il rassemble le produit de ses investigations, soit sur le terrain, soit dans les archives. Car s’il est un infatigable arpenteur de sites, il est aussi un chercheur d’archives qui n’hésite pas à recopier des dossiers du XVIIIe siècle sur des fouilles pratiquées en Corse, ou des documents inédits relatant les mouvements de bateaux du port de Toulon qui ont amené en 1785 les précieuses cargaisons d’objets archéologiques récoltés en Grèce par le duc de Choiseul-Gouffier. Dans le domaine proprement archéologique, il choisit souvent des thèmes de recherches très spécifiques, comme les cachets d’oculistes gallo-romains, dont il va faire un de ses sujets d’étude privilégiés et même un de ses champs de bataille puisque cette publication sévèrement critiquée en 1894 lui vaudra de nombreuses polémiques avec ses collègues archéologues. On saisit ici une des clés de sa personnalité : malgré l’importance de ses publications qui vont s’accumuler au fil du temps, il ne sera jamais accepté par le monde archéologique français comme un savant formé aux études classiques menant à l’agrégation et passé par la filière classique de l’École normale supérieure, des Écoles de Rome ou d’Athènes, mais comme un militaire et il restera « le commandant Espérandieu », cette appellation familière cachant un rien de dédain, quand ce n’était pas une animosité déclarée, de la part d’esprits purement universitaires comme Jules Toutain. Malgré une susceptibilité toujours en éveil, aggravée par sa surdité et l’isolement inévitable auquel elle l’amenait, ses contemporains s’accordaient cependant à louer sa disponibilité (sa correspondance est considérable et il y répond à toutes les demandes) et sa fidélité en amitié, particulièrement celle qui le lia avec Salomon Reinach. Mais c’est surtout le travailleur acharné qui lui vaut dès ses premiers ouvrages l’admiration de ses collègues. Sa bibliographie ne comporte pas moins de 389 titres en cinquante-trois ans de publication et l’on peut constater que les articles dépassent parfois cent pages ! Et lorsqu’il fonde une revue comme le Bulletin des fouilles d’Alise, il est à la fois le directeur de la publication, le rédacteur en chef et l’auteur de presque tous les articles… On constate aussi que l’archéologue de terrain qu’il fut en Tunisie au début de sa carrière et qu’il demeura lors de ses fouilles à Alésia, est aussi le plus exact et le plus scrupuleux des auteurs : immédiatement après chaque campagne, toutes ses découvertes sont consignées, analysées et présentées scientifiquement à la fois dans des revues de premier plan comme les Comptes Rendus de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, le Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France ou la Revue archéologique, mais aussi dans des revues locales comme les Mémoires de la Commission des antiquités de la Côte-d’Or, ou même dans une publication à diffusion restreinte comme le Bulletin de la Société des sciences de Semur-en-Auxois.
Cependant, son œuvre majeure reste le corpus des sculptures de la Gaule romaine qu’il publie d’abord sous le titre étroit de Recueil général des bas-reliefs de la Gaule romaine, puis, à partir du tome III (1910) en élargissant son champ de vision, sous le titre de Recueil général des bas-reliefs, statues et bustes de la Gaule romaine. La série comporte onze volumes et totalise 7 818 notices entièrement rédigées par lui seul. La genèse de l’entreprise est mal connue. Faut-il remonter à 1894 en rappelant le souhait de Camille Jullian qui écrivait, à cette date, dans la Revue historique : « Quel dommage que nous ne possédions pas aussi un catalogue complet de toutes les sculptures gallo-romaines, statues et bas-reliefs, religieux et civils, politiques et funéraires, conservées en si grand nombre dans nos musées de province !… Le corpus des sculptures gallo-romaines serait une œuvre aussi glorieuse (que le corpus des inscriptions latines), aussi utile, aussi riche de leçons ! » Camille Jullian ne pensait certainement pas à Espérandieu en 1894, car il venait d’étriller sévèrement sa publication sur les cachets d’oculistes romains et il n’avait encore fait ses preuves que comme épigraphiste. Il nous semble qu’Espérandieu a plutôt suivi, quelques années plus tard, les conseils de son ami Salomon Reinach qui commençait, lui aussi, une entreprise fondamentale, celle de son Répertoire de la statuaire grecque et romaine, qui paraîtra en six volumes de 1896 à 1930. Reinach écrit dans son avertissement au lecteur : « l’ouvrage que j’offre au public est un répertoire de types ; ce n’est pas le corpus statuarum que les archéologues continuent de réclamer. » Il écrit également une recommandation au ministre de l’Instruction publique, en 1903, qui annonce directement le travail de son ami Espérandieu : « un corpus des bas-reliefs romains de la Gaule est aujourd’hui une nécessité scientifique qui n’est contestée par aucun travailleur ; l’intérêt d’un pareil recueil ne serait pas moins considérable pour la science que celui du corpus des inscriptions de la Gaule romaine. » L’allusion au corpus des inscriptions latines dirigé par Theodor Mommsen est claire : toute l’archéologie française est alors baignée par ce courant de pensée où se mêlent la fascination, l’envie et une opposition déterminée à l’égard la science allemande, comme l’a bien montré Olivier Motte dans sa thèse Les Années de formation de Camille Jullian (collection de l’École française de Rome, n°124, Rome, 1990, p. 224-322) ; d’autre part, les deux volumes (XI et XIII, 1) du Corpus inscriptionum latinarum consacrés aux inscriptions de la Gaule viennent de sortir des presses à Berlin. Deux ans plus tard, un décret officiel du ministère de l’Instruction publique, en date du 10 août 1905, confie la direction du Recueil général des bas-reliefs de la Gaule à Émile Espérandieu, sous le contrôle scientifique de Salomon Reinach. Le grand projet est alors lancé et Espérandieu y consacrera trente ans de sa vie. Le but est donc de fournir un catalogue complet de toutes les sculptures de la Gaule comme le corpus des inscriptions latines (CIL) le faisait pour toutes les inscriptions latines. Son goût pour les documents d’archives lui fait insérer dans ses volumes les dessins et les gravures de sculptures disparues qu’il estime nécessaires à la constitution des séries d’œuvres de même type ou appartenant à des ateliers locaux, fixes ou itinérants. Il est un des rares archéologues de son temps à avoir saisir l’importance de la notion de « séries » en histoire de l’art, de façon à mettre en valeur une représentation commune et répétée à plusieurs exemplaires, ou au contraire, une image rare et à ce titre susceptible d’entraîner à des réflexions enrichissantes sur le commanditaire et ses exigences ou l’innovation iconographique propre à tel artiste.
Plusieurs reproches lui ont été faits, moins d’ailleurs dans l’immédiat qu’après l’achèvement de l’œuvre et davantage par les modernes que par les contemporains. D’abord dans le domaine du découpage géographique des notices par peuplades gallo-romaines, car il emprunte cette répartition au corpus des inscriptions latines (CIL). Certes, depuis le début du XXe siècle, bien des travaux de géographie historique ont amené à modifier la délimitation des frontières des différentes cités de la Gaule, mais on ne saurait blâmer Espérandieu d’erreurs que seuls les progrès de l’érudition locale ont permis de corriger progressivement. On lui a fait grief également d’avoir considéré comme gallo-romaines des œuvres qui étaient à placer au Moyen Âge et même d’avoir accueilli dans ses volumes des faux modernes, parfois manifestes. En réalité, il faut essayer de remettre ces erreurs d’attribution dans le contexte historique de la science de l’époque qui, dans le domaine de la sculpture provinciale, en était encore à ses premiers balbutiements. Si l’évolution de la sculpture gréco-romaine était déjà assez bien cernée vers les années 1900, à la suite des travaux des historiens de l’art allemands essentiellement, mais aussi à un moindre degré, anglais et français, la sculpture provinciale, en revanche, était quasi inconnue, la notion même d’ateliers provinciaux étant encore à définir. Aussi n’est-il pas étonnant qu’Espérandieu ait souvent admis comme authentiques des œuvres modernes de médiocre qualité ou des imitations gauches de sculptures gréco-romaines, en les attribuant à une facture qualifiée trop rapidement d’« indigène », voire de « grossière ». De la même façon, on lui fait un mauvais procès en incriminant le caractère expéditif du commentaire stylistique et symbolique qu’il propose pour les œuvres les plus importantes de son ouvrage. Il s’en était expliqué en soulignant combien la rapidité de la publication de l’ensemble du corpus lui paraissait décisive, estimant que les commentaires personnels ne pouvaient que nuire à l’avancement rapide de la collection. Il faut aussi souligner la modestie du chercheur qui s’efface devant le document et laisse le spécialiste le juger et le dater selon ses connaissances. Il n’est que de lire la correspondance qu’il entretient avec Salomon Reinach pour se rendre compte qu’il discute et échange maints courriers avec son grand aîné sur les sculptures dont l’approche est difficile ou pose des problèmes d’interprétation ; mais, lors de la rédaction définitive de la notice, il s’en tient à une ligne de commentaire aussi objective que possible. Enfin, sur un autre plan, on a reproché à l’œuvre d’Espérandieu de n’avoir qu’une fort médiocre illustration qui rend parfois impossible une étude de détail, notamment pour le problème des attributs symboliques qui doivent permettre de reconnaître les divinités et sont souvent indiscernables sur certaines reproductions. En réalité, la collection a été victime des soucis d’économie du ministère de l’Instruction publique qui patronne l’opération. Seul le procédé de simili-gravure est admis car moins coûteux et encore dans de très petits formats pour éviter de produire des volumes importants. Il en résulte une illustration pâle ou au contraire trop contrastée, avec des clichés détourés, car ses prises de vues sont le plus souvent des clichés de salles de musée, sur lesquels il doit encore retravailler pour isoler le fragment dont il traite. Si l’on examine les plaques de verre de format 13 x 18 qui sont les témoins de son énorme illustration, on est surpris de la grande compétence d’Espérandieu comme photographe, car il a pris lui-même tous les clichés, « commis-voyageur » de la sculpture gallo-romaine, comme il le dit plaisamment, transportant dans tous les musées de France sa lourde chambre noire photographique (4,8 kg) et les pesantes boîtes de plaques de verre qui sont nécessaires aux milliers de clichés exécutés. Le corpus d’Espérandieu est donc une œuvre magistrale, réalisée en un laps de temps étonnamment rapide et qui fut accueillie avec les plus grands éloges par toute la communauté archéologique de l’époque, française cela va sans dire, mais même allemande. Malgré la critique isolée de quelques savants d’outre-Rhin qui lui reprochent d’avoir donné des dessins peu fiables d’œuvres perdues depuis le XVIIIIe siècle dans les régions rhénanes et au Grand-Duché de Luxembourg, la réception des volumes successifs de la collection est très favorable. Le redoutable Friedrich Drexel, directeur de la Commission romano-germanique de l’Institut archéologique allemand à Francfort, va jusqu’à lui écrire : « plus vous souhaitez vous effacer derrière votre œuvre, plus c’est un devoir pour quiconque l’utilise, de vous exprimer un remerciement pour le travail fait, dans lequel vous avez fourni dans les dix volumes parus un matériel tout particulièrement considérable, présenté de façon si consciencieuse et si profondément étudiée, et par lequel vous avez jeté les bases d’innombrables études de détail déjà commencées et qui seront mises en chantier, encore plus nombreuses par la suite. » On ne saurait mieux exprimer la fécondité de cette entreprise.
Il faut enfin parler de l’archéologue d’Alésia, site qui fut la grande passion de la seconde partie de sa vie. Il avait été chargé en 1906 de l’exploration de ce « lieu de mémoire » par excellence, (surtout depuis les travaux de Napoléon III), par le Comité des travaux historiques et il s’acquitta de cette charge avec un dévouement exceptionnel, allant même jusqu’à acheter certains terrains du site pour pouvoir les fouiller plus librement ! Très vite en butte aux tracasseries de la Société des sciences naturelles de Semur-en-Auxois, pour d’obscures querelles de préséance dans la parution de ses comptes rendus de fouilles, et également en lutte sur des problèmes d’interprétation scientifique avec l’archéologue Jules Toutain, il dut finalement abandonner ses travaux sur le site, non sans avoir donné aux deux musées d’Alésia et au musée des Antiquités nationales à Saint-Germain-en-Laye, un grand nombre d’objets et publié de très nombreux articles sur ses trouvailles. À la fin de sa vie, replié à Nîmes, il dirigea les musées de la ville avec autorité ainsi que l’École antique de Nîmes, où il forma de nombreux étudiants et chercheurs.
Henri Lavagne, membre de l’Institut

Ouvrages et catalogues d’expositions
Articles
« Les Monuments historiques de Tunisie ». Revue tunisienne, 1887, p. 1-10.
Ouvrages et catalogues d’expositions


Aix-en-Provence, fonds de la bibliothèque Méjanes
Avignon, Palais du Roure, fonds Espérandieu, fondation Espérandieu-de Flandreysy
Fort-de-Saint-Cyr, fonds de la médiathèque du Patrimoine
Paris, bibliothèque de l’INHA-collections Jacques Doucet
Saint-Germain-en-Laye, fonds du musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye