Conservateur des antiquités égyptiennes au musée du Louvre
Sujets d’étude
Art égyptien, études sémitiques, muséographie, collections du Louvre
Autres activités
Enseigne à l’université populaire ; fondateur de la Société française d’égyptologie
Carrière
Avant 1878 : fait ses études au lycée Saint-Louis, où il se forme aux langues sémitiques
1878 : entre à l’École des beaux-arts dans l’atelier d’Honoré Daumet et y acquiert la pratique du dessin et de l’architecture
1880 : se rend en Égypte à l’invitation de Charles Chipiez
1881-1886 : à son retour, se consacre plus largement à l’égyptologie, initié par Gaston Maspero à l’École pratique des hautes études
1886-1887 : membre de la Mission archéologique française du Caire
1888 : attaché au département égyptien du musée du Louvre
1894 : auxiliaire de l’Académie des inscriptions et belles-lettres
1895 : conservateur adjoint au département égyptien du musée du Louvre
1907 : conservateur au département égyptien, succédant à Paul Pierret, et occupe la chaire d’archéologie égyptienne de l’École du Louvre
1899-1914 : suppléant de Gaston Maspero au Collège de France
1824 : membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres

Philologue, homme de terrain et conservateur, praticien du dessin et du relevé, Georges Bénédite s’est intéressé aussi bien à l’Égypte pharaonique et grecque qu’au domaine sémitique. Si son activité particulièrement féconde et diversifiée signale l’excellence de sa formation et de sa carrière, c’est avant tout par l’acquisition d’œuvres majeures du musée du Louvre auxquelles il consacre une production écrite très régulière que Georges Bénédite a marqué de son empreinte l’histoire de l’art égyptien. Comme le souligne, dans son éloge funèbre, Jean-Baptiste Chabot, le 26 mars 1926, « […] c’est l’histoire de l’art, beaucoup plus que celle de la langue qui captivait Bénédite ; ses nombreux articles, disséminés dans les revues spéciales, témoignent presque tous, de cette préférence marquée pour l’archéologie. » Témoin et acteur du développement de l’archéologie égyptienne, du terrain au musée, Georges Bénédite consacre la majeure partie de son activité au service du musée du Louvre de 1888 à 1926.
Lors d’une première expédition aux côtés de Charles Chipiez en 1880, qu’il rencontre à l’École des beaux-arts, et à la demande de Georges Perrot, conservateur en chef au musée du Louvre, Bénédite se rend en Égypte pour dessiner les monuments conservés au musée de Boulaq, et suit, à son retour, une formation en philologie et en archéologie à Paris. Ses talents de dessinateur lui permettent de copier les scènes des deux tombes thébaines (Titi et Neferhotep), et d’effectuer des relevés épigraphiques du temple d’Isis à Philae.
Si l’on inscrit généralement à son actif une œuvre consacrée à l’histoire de l’art et à l’archéologie de l’Égypte ancienne, une partie de ses recherches est dédiée aux études sémitiques et à la géographie. Au début de sa carrière, il est mandaté par l’Académie des inscriptions et belles-lettres, qui patronne le Corpus Inscriptionum Semiticarum, afin de relever les inscriptions nabatéennes de la péninsule sinaïtique, collationnant alors près de deux mille textes rupestres, et participe à la réalisation d’un volume du Corpus (Pars secunda. Inscriptiones aramaicas continens, caput VIII) sous la direction du marquis de Vogüé. Cet attachement très marqué au terrain et à ses réalités géographiques, notamment à la recherche des mines et des carrières, se manifeste également dans l’écriture, lorsqu’en 1891, il participe à la rédaction d’un chapitre consacré au Sinaï dans le guide Syrie-Palestine, publié dans la collection des Guides Joanne. Il rédige, aussi chez le même éditeur, le Guide de l’Égypte, qui constitue la référence majeure pour ce type de littérature jusqu’en 1956, date de parution du Guide bleu. Réunissant les informations pratiques et les descriptions précises sur le terrain, Georges Bénédite révèle des qualités de géographe dans l’approche des paysages et des hommes.
On trouve l’historien d’art dans sa fonction de conservateur au département égyptien du musée du Louvre, par sa politique d’achat et ses écrits, et dans sa fonction d’enseignant. Alors que l’ère de l’entrée des grandes collections au musée (Salt et Drovetti, Clot Bey et Rousset Bey) semble révolue, la politique de partage, par le biais de missions d’achats en Égypte ou de fouilles, ouvre de nouvelles perspectives d’enrichissement muséologique. La politique de Bénédite est centrée sur l’acquisition d’œuvres majeures de l’Égypte ancienne, dont la stratégie est appuyée par d’amples justifications publiées dans La Gazette des Beaux-Arts de novembre 1906, politique mise en parallèle avec celles de Berlin et du British Museum : « nous mettons notre ambition à poursuivre les plus beaux et les plus typiques exemplaires de l’art égyptien. » En effet, Bénédite attache une grande importance, comme le souligne Charles Boreux dans sa notice nécrologique, « aux émotions d’ordre purement esthétique », au « sentiment de la beauté ». Il transforme donc, sur la base de ces principes, la gestion muséographique du département, fondée sur la sélection des œuvres et l’aménagement des collections.
L’opération la plus emblématique en est l’acquisition du « Mastaba du Louvre », une chapelle funéraire correspondant à la superstructure de la tombe d’Akhethetep, un haut dignitaire de l’Ancien Empire. Différentes pièces d’archives, principalement conservées aux Archives des musées de France, situent le contexte et les acteurs, en un temps où le Louvre accroît ses collections, bénéficiant du développement des travaux archéologiques en Égypte et des pressantes invitations de Gaston Maspero à opérer des transferts vers les grands musées européens. La mise « en tranches » du monument et son emballage sont achevés le 3 mai 1903.
Si la chapelle d’Akhethetep représente tout particulièrement « l’ère Bénédite et les nouveaux modes d’enrichissement (1893-1929) », selon les termes de Christiane Ziegler, bien d’autres pièces, devenues au fil du temps des fleurons de la collection égyptienne, tels le couteau de Gebel el-Arak, acquis en 1914, les œuvres majeures de la statuaire du Moyen Empire, dont le chancelier Nakhti, d’autres datées de la fin de la XVIIIe dynastie, comme le buste en calcaire d’Akhénaton, entrent au Louvre à l’instigation de Bénédite, sans oublier le relief des pleureuses, provenant de la tombe de Horemheb à Saqqara, acquis en 1912. En 1907, il coordonne le transfert d’une partie importante du fonds égyptien de la Bibliothèque nationale de France, en particulier le Zodiaque de Dendera et la chambre des Ancêtres, démontée par Émile Prisse d’Avennes en 1843, et qui avait rejoint les collections du Cabinet des médailles. S’il a su sélectionner des œuvres majeures, Bénédite a également fait acquérir des objets plus modestes, représentatifs de séries peu connues ou de techniques particulières, reflets des variétés du quotidien de l’Égypte ancienne, de la préhistoire à l’époque byzantine. Les compétences de Bénédite sont évidemment l’aiguillon de cette politique d’achats, finalement assez éclectique, tant par ses choix que par ses moyens.
La production écrite est considérable : monographies de monuments – temple de Philae et tombeaux thébains –, deux catalogues du musée du Caire et de très nombreux articles. Articles de circonstance, certes – il s’agit d’analyses des œuvres acquises au Louvre, qui trouvent place dans les Monuments et Mémoires que publie l’Académie des inscriptions et belles-lettres, la Gazette des Beaux-Arts et la Revue de l’art ancien et moderne –, ils paraissent avec une remarquable régularité, mettant rapidement à disposition du public savant le fruit des enrichissements du musée. L’absence d’ouvrage de synthèse est compensée par la publication, en 1923, de L’Art égyptien dans ses lignes générales, rédigé à l’attention des élèves de l’École du Louvre.
Georges Bénédite joue un rôle essentiel pour la (re)connaissance de l’Égypte prédynastique, par le prisme de ses images. L’acquisition de la palette aux canidés, en 1904, lui permet de réunir autour de ce document les palettes les plus importantes et d’en signaler l’homogénéité de conception et de facture. Grâce à son analyse serrée, Bénédite est à l’origine du raccord d’un fragment du Louvre et de deux autres conservés au British Museum, raccord qui permet de reconstruire la palette dite de la « Chasse ». Un peu plus tard, l’intérêt de Bénédite se porte sur le couteau de Gebel el-Arak, acquis par le Louvre en 1916, l’un des objets les plus énigmatiques et des plus intéressants de la fin de la période prédynastique.
En ce qui concerne les dynasties dites « archaïques », la stèle du roi Serpent ou Djer, découverte par Émile Amélineau à Abydos, attire l’attention de Bénédite, qui l’acquiert au prix d’une lutte serrée avec le musée de Berlin, la situant dans un contexte « prémemphite » selon ses propres termes. Dans l’étude qu’il en dresse, réexaminant le contexte de la stèle, le savant se réfère fréquemment à son contemporain Édouard Naville, dont il suit ou combat les hypothèses. Bénédite s’intéresse aussi aux périodes plus avancées de l’Égypte pharaonique. Toute une réflexion est ainsi engagée sur l’art égyptien et le portrait royal autour d’un buste d’Akhénaton que le musée du Louvre achète en Égypte en 1905, et dont la publication paraît en 1906 dans les Monuments Piot. La description de Bénédite, précédée d’un commentaire sur l’art de la ronde-bosse, rappelle déjà – bien d’autres le suivront dans cette démarche de réhabilitation – ce en quoi « l’invariabilité du canon hiératique » dans la sculpture égyptienne n’est pas recevable. Bénédite s’intéresse ici profondément à l’essence même de l’œuvre et à sa dynamique sculpturale. Son inscription dans l’histoire, une histoire mouvementée marquée par une rupture radicale avec le monde thébain et le clergé d’Amon, suscite chez Bénédite des commentaires qui ont fait date dans l’histoire de l’art égyptien : « avec Akhounaton, commence une période en quelque sorte romantique de l’art officiel », commentaire publié dans un article du treizième volume des Monuments Piot, et qui influencera, avec plus ou moins de pertinence, plusieurs générations de chercheurs.
Son enseignement à l’École du Louvre le conduit à formaliser, dans un petit ouvrage de synthèse paru en 1923, L’Art égyptien dans ses lignes générales, des réflexions sur l’histoire de l’art égyptien, l’inscrivant dans une perspective élargie à la Méditerranée. L’acquisition du couteau de Gebel el-Arak, sur lequel on décrypte des images de type sumérien, explique, chez Bénédite, son attachement à souligner l’importance du « berceau asiatique originel » à partir duquel l’art égyptien a émergé. Autre exemple de prise de position dans le cadre du débat que suscite la genèse de la colonne égyptienne : Bénédite rappelle, contra Chipiez, que la colonne au fût lisse surmontée d’un simple abaque, dont le premier exemple vient d’être découvert à Abousir à la Ve dynastie, précède la colonne polyédrique, dite « proto-dorique » du Moyen Empire.
Bénédite privilégie quelques nations ou « cultures dotées d’un génie artistique », tels les Égyptiens, les Suméro-Accadiens et les pré-Hellènes, qui ont « créé et développé un art pleinement original », et imprimé leur marque sur d’autres aires culturelles. Il en ressort l’impression d’un certain monocentrisme ou ethnocentrisme du « génie artistique » qui « est, parmi les dons naturels, l’un des plus inégalement répartis, qu’il s’agisse des peuples civilisés ou des non-civilisés », les Boschimans, les Australiens et les Esquimaux bénéficiant néanmoins d’un statut privilégié, puisqu’ils représentent « une sorte d’élite parmi les non-civilisés ».
Le principe de hiérarchie ou de césure se lit également pour les principaux champs de l’histoire de l’art égyptien (arts majeurs, arts mineurs), dominés par l’architecture, bien qu’un certain crédit soit accordé à la sculpture, un art « synthétique » dont la vérité s’exprime avant tout dans un cadre architectural. La plastique représente un habile compromis entre les règles du canon et l’observation de la nature si absolue, si précise qu’elle en rejoint « l’ordre du monstrueux ». Le jugement de valeur semble parfois l’emporter au détriment de l’analyse. Ainsi, des grandes périodes de l’art égyptien, l’époque du Nouvel Empire apparaît-elle comme la plus aboutie, « le moment où l’art, aussi bien l’architecture que la sculpture, avait atteint sa plénitude ». Un autre versant de la réflexion que l’égyptologue porte sur l’art, concerne la perte du savoir technique et ses conséquences sur les évolutions stylistiques, en particulier à partir de l’époque romaine où « les reliefs s’émoussent et s’alourdissent. Sous les Antonins, la sculpture est déjà barbare et touche à sa fin ». Le terme de « barbare » se retrouve souvent sous la plume de Bénédite, qualifiant ainsi le monde occidental au temps des pyramides.
Les dernières lignes de L’Art égyptien dans ses lignes générales, où l’on perçoit la remise en cause du modèle classique – l’Égypte « a réalisé un type de perfection qui a sa place à côté de celle que notre éducation classique nous a trop strictement proposée comme un modèle unique » – résument la pensée de Bénédite, historien d’art et conservateur, qui, en fin de carrière, s’est attaché à fournir un cadre synthétique, teinté d’un léger dogmatisme, à l’ensemble de son œuvre.
Pascale Ballet, professeur d’histoire de l’art et d’archéologie de l’Antiquité

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